Veut-on sortir Keynes de la macroéconomie ?

Tel chaton, tel chat. C’est à croire que l’héritage félin entre mon chat et ses parents-miaous est plus qu’intériorisé parfois – surtout lorsqu’il renverse le sapin un peu sec qui trône toujours dans le salon à la mi-janvier. L’héritage de mon chat n’est pas toutefois d’ordre idéologique. Mon chat n’a pas ce trait de personnalité qu’avaient Hicks et Samuelson lorsqu’ils étaient de simples étudiants – et qui les a poussés à modéliser la théorie keynésienne.

La macroéconomie contemporaine est dite stochastique et dynamique, de la grande mouvance intellectuelle qui saisit les universités du monde entier dans les années 1970. En France, le spasme a touché Toulouse et Panthéon dès les années 1980 (depuis : tout le monde a succombé – sauf Nanterre peut-être, l’irréductible village gaulois de la pensée économique française ?). La pensée « nouvelle classique », portée par Lucas tout particulièrement, a accentué la rupture d’avec les trente années de pensée macroéconomique keynésienne. L’histoire qui en est faite aujourd’hui est celle d’un oubli – celle d’une grande négation : celle d’une mort de l’économie keynésienne[1] inventée.

 

L’histoire de la macroéconomie s’appuie en effet sur deux éléments : ses figures et ses modèles – ou apports théoriques. Pour faciliter les lectures macrohistoriques, c’est une association directe qui est régulièrement faite entre les deux. Pourtant, l’éclatement contemporain en département et sous-champs de recherche empêche l’identification claire et précise d’une notion à un auteur – plus encore du fait des cosignatures de plus en plus nombreuses.

 

Stocks et flux : les Abel et Caïn contemporains ?

 

La genèse de la modélisation macroéconomique s’écrit sur l’autel du temps présent. Les encartés orthodoxes de nos jours répondront que l’économie keynésienne n’en a que le nom, en insistant avec délectation sur le manque de scientificité des « lois psychologiques ». Je laisse ces débats vaniteux ou bibliométriques de côté pour me focaliser sur la modélisation-même.

 

Keynes n’a jamais eu la prétention – bien qu’il en eût beaucoup – à dessiner les contours d’un modèle axiomatique. L’ensemble des fondements économétriques des modèles macroéconomiques keynésiens sont le fruit de jeunes économistes de l’époque, Hicks et IS-LM en tête. Keynes se trompe, revient régulièrement sur ses travaux. Son grand déficit intellectuel – pour l’époque, peut-on lui en vouloir ? – tient à son inconstance du modèle. Keynes sent, en 1930, dans ses essais sur la monnaie, que son équilibre de flux est instable. Il en offre une nouvelle vision en 1936 dans la Théorie générale mais reste « insatisfait » et « mécontent »2. Il passe à côté des stocks, jusqu’à ce que les théories dynamiques les intègrent à la dimension intertemporelle des décisions des agents.

 

D’un point de vue bibliométrique, malgré la fondation de l’économie dite keynésienne, c’est le modèle hicksien qui gagne la première place. Lorsqu’on parle d’économie keynésienne [sauf bien sûr pour les dix individus en Harris tweed du département de Cambridge], nous faisons tous une erreur : celle de penser qu’elle reflète les méthodes, orientations et conclusions de l’ouvrage de 1936. Keynes est mort en juillet 1937 avec Hicks. Il était néanmoins devenu éternel en janvier 1937, avec le véritable article d’interprétation linéaire de la Théorie générale : celui d’Harrod. La pensée économique et ses historiens ont, en effet, en partie forgé une histoire à la Polybe, celle des grands hommes de la discipline, plutôt que des apports modélisés successifs. Lucas est de ces prophètes. La mort de l’économie keynésienne relève d’un immense coup de bluff.

 

Keynes en héritage

 

L’héritage de Keynes est passé au travers d’une modélisation macroéconomique qu’il n’a jamais explicitement défendue avec verve, même s’il avait lui-même des affinités immenses avec la méthode probabiliste. La formation keynésienne des auteurs est connue et affirmée par tous. Lucas lui-même, dans sa célèbre prise de parole My Keynesian Education en 2003 insiste sur cette formation totalisante en macroéconomie. Depuis 1948, Samuelson accorde une place conséquente dans son manuel Economics à la macroéconomie keynésienne, si ce n’est la totalité des fondements de pensée. Mankiw suit cette fibre de manière évidente3.

 

L’histoire des manuels économiques éclaire en partie cet héritage, symbolique dans tous les cas mais bien souvent effectif. Le Mankiw ou le Blanchard, des plus célèbres d’entre eux, font la part belle à tout un inconscient keynésien – ou devrais-je dire hicksien – depuis les relations intra-sphériques entre la monnaie et l’économie réelle à l’action étatique sur le court terme. On ne pourrait en ce sens, dans la formation commune des économistes, que constater l’aura de la macroéconomie keynésienne. Mais l’histoire de la macroéconomie a entamé depuis plusieurs années un rejet keynésien qui n’arrive pas à saisir le fait que ces conclusions ont déjà imbibé la discipline, malgré des positions parfois ambiguës, tout particulièrement de Wickens.

 

Réécrire l’histoire de la modélisation

 

Mon but n’est pas d’écrire un article d’histoire de la modélisation macroéconomique. Il est de montrer en partie que celle qui s’écrit de nos jours est une histoire directive, pleine de rancœur à l’égard de l’économie non-dynamique. Les seules bribes d’histoire enseignée dans les cursus d’économie touchent bien régulièrement aux introductions des manuels ou à quelques articles résolument binaires. La modélisation est de celle-ci : si je ne peux qu’admirer la scientificité de la stochastique en finance ou des modèles d’équilibre général dynamique en théorie de l’investissement, ces progrès se font aux dépens des fondements de la discipline. La grande aventure keynésienne s’efface ou s’écrit en quelques lignes, encore plus diluée dans les apports de Klein ou Tinbergen. Keynes est réduit à ses approximations ou à l’obscurité de son ouvrage.

 

Pratiquer et maîtriser une discipline comme l’économie, c’est saisir son ancrage historique dans un temps, notamment via ses méthodes. La modélisation macroéconomique n’est pas un bloc fondamental d’équations invariables : c’est une perception du monde. Chaque lecture d’un manuel économique entre dans cette conception. C’est le rôle de tout scientifique, celui, comme l’expliquait Bachelard, de trouver le caché de toute chose.

 

Et si Keynes n’y était finalement jamais entré ?

Je suis parti du postulat que l’histoire de la modélisation macroéconomique voulait faire sortir Keynes de son grand récit. Mais si celui-ci n’avait en fait jamais pris place au sein de cette histoire ? J’ai déjà souligné que le terme keynésien était impropre en modélisation macroéconomique. C’est le Keynes « méthodologique » dont parle Mankiw. Celui-ci est mort en 1946 et n’a jamais pénétré l’histoire économique de la modélisation, malgré des inspirations au génie sans équivoque. Ce Keynes n’est, en un sens, jamais entré dans la macroéconomie.

 

Mais tel n’est pas le Keynes que l’étudiant connaît au fond de lui-même durant sa scolarité. Il connaît l’auteur du chapitre 24 de la Théorie générale sur la philosophie sociale possible. Le Keynes « politique ». Ce Keynes-ci est bien entré dans la modélisation macroéconomique, puisqu’il en est le père absolu dans sa finalité : c’est le Keynes économiste, philosophe et homme politique entièrement fusionné. C’est celui qui ne sortira plus de l’histoire.

 

Quentin Messerchmidt

 

Pour en savoir plus

1 Lucas, Robert E. Jr. 1980. “The Death of Keynesian Economics”, Issues and Ideas, pp. 18-19.

Vindication personnelle, l’article est d’un orgueil très intelligent. A savourer au plus vite pour concevoir le gouffre entre l’écrivailleur universitaire et le géant macro-économiste.

 

2 Skidelsky, Robert. 2005. John Maynard Keynes: 1883-1946. Economist, Philosopher, Statesman, Ed. Penguin, 1056 p.

Ouvrage dont le poids de l’histoire équivaut au poids réel. C’est la grand Bible biographique de Keynes. On ira avec délectation lire le récit des années d’études de Keynes, notamment de ses épreuves et de sa thèse, où la vanité de l’homme dépasse tout le savoir de l’économiste. Le reste est… dense.

 

3 Mankiw, Gregory. 2006. “The Macroeconomist as scientist and engineer”, Working Paper, National Bureau of Economic Research, 28 p. Excellent article de Mankiw, même si la première partie présente une histoire un peu simplifiée de la modélisation. La deuxième partie de l’article est succulente au regard des guerres idéologiques avec les Classiques.

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