Vertigineuse réflexivité : pourquoi l’économie ?

Et s’il y avait erreur ? L’économie, l’économisme, et l’homme.

La réflexivité, c’est l’art de prendre du recul. L’art du pas de côté. On peut faire de l’économie, de la science économique, de la même manière que l’on mange : un peu mécanique, avec une touche d’esthétisme (culinaire ou mathématique) pour les plus compliqués. Pourtant, il faut bien à un moment se poser la question du pourquoi faire de l’économie. Que cherche celui qui s’adonne à la science économique ?

 Réflexivité quand tu nous tiens

Bien sûr, on n’avance pas à regarder sans cesse derrière soi. Mais reste toutefois qu’un brin de réflexivité relève de la santé mentale. Etudiants en économie, en management, en marketing ou autres disciplines voisines, il vient toujours un moment où cette question naît, après neuf mois d’exercices d’application fastidieux, sans doute de manière un peu naïve d’ailleurs, au coude à coude avec l’interrogation existentielle : pourquoi l’économie ?

Que fait-on quand on fait de l’économie ? Quelle est la fin que se donne la réflexion économique ? Voilà bien une question à laquelle on s’intéresse beaucoup, mais que l’on pense peu, car on l’évacue bien vite au profit de méthodes de calcul fort complexes (dont tout le monde n’est pas capable, certes…) et de considérations proprement techniques relevant du comment, autrement dit des moyens. Etendard de tous les débats universitaires et politiques, cette question du pourquoi est en réalité l’absente de tous bouquets économiques…

Généalogie de l’économie : les Grecs, les Classiques, et nous

Décalons un peu le regard, levons les yeux du guidon. Pas pour dire des choses absolument nouvelles, mais pour penser un peu. Pourquoi l’économie ?

L’économie désigne chez Aristote la réflexion qui se donne pour fin l’ordonnancement de la maison (oikos : « maison », et nomos : « la loi »). Elargissons la portée du mot : disons la mise en ordre et le bon fonctionnement de la vie en communauté, « la mise en réserve de ces biens indispensables à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille », nous dit Aristote. Pour quelle fin ? Voilà l’important. L’économie ne se donne pas pour tâche, selon Aristote, d’ « enrichir à la fois le peuple et le souverain »,-comme l’avancera Smith plus d’un millénaire et demi plus tard-, mais simplement d’assurer les conditions minimales les plus profitables à la vie théorétique et éthique (disons, en deux mots, à la vie intellectuelle et à l’amitié).

Et Aristote a un mot pour la science ‘made in Smith’ : la chrématistique. La créature qui dévore le créateur en somme, l’économie passant du rang de moyen à celui de but en soi. Créer de la richesse…pour créer de la richesse. « L’homme ne vit pas seulement de pain », comme disait l’autre… Alors, pourquoi l’économie ?

Agir ou penser, il faut choisir ? Homo faber vs Homo sapiens

C’est cette visée originelle de l’économie que la spécialisation progressive de la pensée économique semble avoir occultée. Mais il n’y a pas là de volonté malveillante, de capitaliste sournois ou de démons profit-iques. C’est tout un mouvement de la pensée en Occident, grondant de plusieurs siècles d’histoire, qui semble en être la source, donnant naissance à la déification progressive du faire au détriment de la pensée.

 Il faut bien ici rendre les honneurs qui lui sont dus à Hannah Arendt : comme elle l’explique, la vita contemplativa s’est vue progressivement délogée par un pan de la vita activa, le travail. Résultat ? L’économie n’advient alors non plus comme une condition permissive de la pensée et de l’action politique, mais comme une fin en soi. L’homo faber, -dont l’homo oeconomicus est l’espèce dominante- règne : une anthropologie en remplace une autre. La « grande transformation », c’est peut-être plus que l’économique se désencastrant du social : c’est l’homme encas de l’économique, le pan-économique. Alors, pourquoi l’économie ?

Dangereuse réflexivité ?

 « Point d’emphase ! », pourrait-on rétorquer, et gare aux jolies idées, à la « belle âme » enhardie dans sa tour d’ivoire. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer », diront d’autres (en l’occurrence Marx). Effectivement. Et je suis le premier à pleurer sur ces centaines de thèses (toutes disciplines confondues) lues par leurs seuls auteurs et leurs jurys, et qui viennent s’amonceler sur les étagères des « réserves » des bibliothèques, pensées mortes au service de personne. Agir est bien plus important. Et pourtant. Pourtant, je ne peux non plus m’empêcher de trouver angoissant cet économisme ambiant. Il y a comme une « erreur de calcul » (Régis Debray), le sentiment d’une bizarrerie. D’un quelque chose qui cloche, mais qui cloche faux. Alors, pourquoi l’économie ?

De la provocation

Idée fixe et illusion de l’étudiant du quartier Latin que tout cela ? Sursaut de Barrès au vingt-et-unième siècle ? Ouvrons le journal… Le journal ? On l’ouvre, et c’est parti : graphiques, taux, chiffres, PIB, dettes, suppléments éco, austérité… Tout ça sort des pages en papier recyclé comme les maux de la boîte de Pandore. Et l’histoire se répétant, bien sûr, l’espoir reste enfermé. L’élite d’une génération, quant à elle, ne choisit plus l’ENA (sauf TOC : trouble obsessionnel civique), mais HEC. C’est ainsi. Il ne s’agit pas de le dénoncer, mais de voir que dans les faits, la place de l’économie grandit. D’où l’urgence simple de la question : pourquoi l’économie ?

Un parfum de réac’ dans tout ça ? Si seulement ! Ce serait déjà un peu d’écume de politique sur cette mer économiciste. J’aime l’économie, j’estime l’économie, j’étudie l’économie. C’est nécessité que l’économie. Mais pas cette économie.

« Malheur ! Le temps vient où l’homme ne lance plus la flèche de son désir au-delà de l’homme […], où l’homme n’accouche plus d’aucune étoile […] le désert croît. Malheur à celui qui protège le désert ! ». Ainsi Nietzsche nous apostrophe, nous, nous qui devons semble-t-il « aimer l’entreprise », nous, baignant dans le nouvel esprit du capitalisme, créateur d’entrepreneurs.

Alors : pourquoi l’économie ?

Pour ceux qui acquiescent à ce qui précède : manuel de combat

Il reste deux points à éclaircir.

Evidemment, toutes discussions entre économistes séparent ceux du pourquoi, et ceux qui voient dans cette question un faux problème, une spéculation au sens proprement non économique, puisque sans aucune prise de risque concrète. Un sentiment de bonne conscience pour ceux qui ont peur d’agir en somme. Et il y a du vrai. Mais c’est tout aussi vrai d’avancer que refuser la question du pourquoi, c’est également refuser de se rendre vulnérable, parce que c’est refuser d’interroger les fondements même de ses savoirs économiques. Le savoir n’est pas neutre, il circule dans le social, et cela, l’économiste ne peut l’ignorer. C’est une question de responsabilité. Alors, pourquoi l’économie ?

D’autres feront remarquer que le monopole du cœur par les partisans du pourquoi est une vaste illusion, que tout un chacun vise de près ou de loin une augmentation du bien-être collectif, et qu’il est bien trop schématique de distinguer ainsi ces deux camps. Et il est vrai qu’il y a là du schématique. Le succès des formations d’économie du développement et d’économie des politiques publiques est là pour en témoigner, puisqu’il semble qu’il y soit encore question des buts de l’économie. Mais reste un principe commun non interrogé à la science économique telle qu’elle se fait, et qui relève de l’anthropologie.

Plus de richesse, plus de croissance, plus de crédits : une anthropologie, somme toute, qui veut que les désirs de l’homme soient bornés, limités, et donc puissent être mathématiquement satisfaits. L’économiste a alors la tâche de combler par ses savoirs le fossé entre la réalité et le point de la courbe où les désirs humains sont comblés. Il comble le vide du tonneau humain,   -on appelle cela la maximisation. C’est peut-être vrai. Mais si erreur il y a, que les désirs sont par nature illimités, que c’est d’un tonneau des Danaïdes dont il est question … ?

En guise de conclusion

Il est faux de croire que l’on peut faire de l’économie à la manière d’un garagiste : de manière purement technique. Tout est politique, et surtout, tout doit être philosophique. Ai-je répondu à la question ? Péniblement, c’est d’une esquisse qu’il s’agit. Mais la question est posée, et c’est déjà une mise en chemin. Poser la question : « pourquoi l’économie ? », c’est faire de l’économie politique, et même de l’économie philosophique. Beau programme.

Thibault AUTRIC

Pour en savoir plus :

▪ Arendt Hannah, Condition de l’homme moderne, 1958.

▪ Monléon Jacques, Marx et Aristote. Perspectives sur l’homme. 1984.

▪ Debray Régis, L’Erreur de calcul, 2014.

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