Replacer la confiance au cœur de notre modèle économique

« La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même », disait Franklin D. Roosevelt lors de son discours d’investiture, le 4 mars 1933. Epicentre du krach boursier de 1929, les Etats-Unis connaissent non seulement l’une des plus graves crises économiques de leur histoire, mais aussi et surtout une terrible crise de confiance, qui porte un sacré coup d’arrêt à chaque revers de l’économie américaine.

D’une manière générale, le terme de « confiance » est un concept clé en économie, dans le sens où il permet d’expliquer, en partie, le comportement irrationnel des agents. La confiance est un aspect de ce que l’on peut appeler les « esprits animaux » : notre sensibilité et nos sentiments influeraient alors sur la nature de nos prises de décisions, d’une manière plus forte que nos simples anticipations1.

De nos jours, la confiance peut être évaluée par des indicateurs. Ces « indices de confiance » donnent alors une idée de ce que sera la consommation des ménages ou même l’investissement des entreprises, dans un avenir proche. Ils sont suivis de près par les marchés boursiers et les dirigeants financiers et politiques, qui y voient un moyen d’évaluer et d’anticiper leurs prises de décisions.

La confiance parait donc être nécessaire à la bonne santé de notre économie, et nous allons voir pourquoi, à travers des approches monétaire et financière d’une part, et macroéconomique d’autre part.

Pas de finance sans confiance

La confiance est tout d’abord un terme important dans le milieu bancaire et financier. L’activité traditionnelle d’un établissement bancaire, qui est de gérer les dépôts et de distribuer des crédits, repose elle-même sur la confiance qu’accordent les épargnants à la banque, et la banque à l’emprunteur. Etymologiquement, le mot « crédit » provient du latin credo, qui se traduit par « je crois ». La crise financière mondiale opérée en 2008 a débouché sur une situation de rationnement du crédit par les banques. Cette crise bancaire trouve elle-même son origine dans les bilans désastreux des institutions financières, pourris par des titres adossés à des crédits dits « subprimes », qui semblent avoir sapé la confiance entre les différents acteurs du marché financier. Par conséquent, ce que l’on observe lors d’un « credit crunch » est une chute brutale et massive de la consommation et de l’investissement, et donc un ralentissement quasi-immédiat de la croissance.

Outre que dans le secteur bancaire, la confiance joue un rôle primordial auprès de la monnaie : ce qui donne de la valeur à la monnaie est bel et bien l’importance et la confiance qu’on lui attache. Déjà au XVIIème siècle, les premiers penseurs de l’économie monétaire le précisaient : « l’invention de la monnaie et la convention tacite qui lui reconnaît une valeur » permettent l’accumulation de richesses et l’extension des propriétés au-delà des limites fixées par le besoin, affirmait John Locke dès 16902. Une perte soudaine de confiance dans la monnaie peut entrainer des conséquences graves, telles que des situations d’hyperinflation (où l’augmentation générale des prix est de plus de 50% par mois). L’exemple de L’Allemagne de 1923 en est une bonne illustration, dans la mesure où cette situation insoutenable d’hyperinflation a eu des conséquences sociales et politiques chaotiques et désastreuses dans les années qui ont suivi.

La confiance est aussi une variable macroéconomique

Si l’on considère un point de vue plus macroéconomique, la confiance est toute aussi importante que vu précédemment.

Prenons le cas de la déflation. La déflation se définit comme une situation de baisse continue et généralisée du niveau des prix au cours d’une période. Elle représente un véritable poison pour le pays qui en est touché, avec des conséquences profondément négatives sur la demande et donc sur l’activité, qui dureront le temps qu’une intervention étatique suffisamment massive se mette en place3. L’investissement public viendra alors soutenir une demande globale en berne, et donc stopper la spirale infernale déflationniste. Dans ce cas, il est alors plus probable que la confiance revienne chez les agents privés, qui recommenceront à investir et à consommer, ce qui remettra l’économie sur les rails de la croissance. On voit clairement que la confiance brisera le « cercle infernal de la déflation », à condition que les pouvoirs publics jouent un rôle dans la relance de l’activité. Notons que nous avons fait abstraction du rôle non négligeable que peuvent jouer les autorités monétaires pour contrer la déflation, comme l’illustre le plan de rachat de titres directement sur le marché pour injecter des liquidités, dit de « détente quantitative », mené par Mario Draghi, le Président de la Banque centrale européenne (BCE), qui devra porter ses fruits d’ici peu si la zone euro ne veut pas voir le risque déflationniste s’agrandir encore plus qu’il ne l’est à l’heure actuelle. Mais l’investissement des Etats est aussi une condition nécessaire pour contrer la déflation, et l’absence totale de coordination et de prise de décision au niveau européen est assez inquiétante en cela. Le plan d’investissement pensé par Jean-Claude Juncker, le Président de la commission européenne, va pourtant dans le bon sens, puisqu’il consiste à un investissement massif à hauteur de 300 milliards d’euros en Europe. Mais pour certains, ce grand plan d’investissement n’est pas exactement la bonne solution et présente des limites, car il se compose, pour 93%, d’investissements privées…

Toujours dans un cadre d’analyse macroéconomique, on attache, ou plutôt, on devrait attacher, beaucoup d’importance à la confiance, notamment lorsque l’on discute des questions de dette publique. La dette publique d’un pays, c’est la somme de ses déficits budgétaires accumulés dans le passé. Plus simplement, la dette publique d’un pays représente la différence entre les recettes et les dépenses de ce pays, sur une période relativement longue. Le lien qui existe entre confiance et dette publique tient surtout au jugement des marchés financiers et des agences de notations envers la dette d’un Etat. Moins un pays est solvable, plus il aura de chances de voir sa note abaissée par une agence de notation, telle que Moody’s Fitch, ou encore Standard & Poor’s4. Par la suite, la réaction des marchés financiers n’est pas sans attente, au sens où les détenteurs de fonds accepteront de prêter à ce pays, moyennant un taux d’intérêt plus élevé, le risque pour le prêteur de ne jamais revoir son argent étant plus grand. Cette augmentation des taux d’intérêts sur la dette peut augmenter l’endettement du pays en question, si l’emprunt qui a été contracté a généré un revenu inférieur au montant du remboursement avec intérêts. Cette situation a exactement été celle de la Grèce en 2010 : avec un déficit qui avoisinait les 15% du PIB, abaissement de la note de la Grèce par les agences de notations (de A3 à Ba1 pour Moody’s), explosion des taux d’intérêts sur la dette grecque à des niveaux historique à plus de 10%, puis hausse record de la dette publique à plus de 160% du PIB grec. La suite n’a été que le théâtre d’une véritable tragédie grecque : de nombreux plans de sauvetage conjugués à des cures d’austérité imposées par la Troïka (Commission européenne, BCE, et Fonds Monétaire International), qui se sont avérés totalement inefficaces et inadaptés en vue de la situation, une dette qui n’en finit pas de grimper, un chômage qui augmente drastiquement… Touché par cette crise devenue triste fatalité, le peuple grecque a choisi d’accorder sa confiance à Syriza, qui propose des alternatives à l’orthodoxie budgétaire prônée en zone euro. Les propositions de renégociation de la dette grecque et de fin des politiques d’austérité du nouveau gouvernement grec donnent du fil à retordre aux dirigeants européens, avec lesquels un bras de fer s’est d’ores et déjà engagé concernant l’avenir de la Grèce et de la zone euro.

Aujourd’hui, où en sommes-nous ?

Les différents arguments théoriques que nous avons évoqués précédemment montrent à quel point il est important de reconsidérer la confiance aujourd’hui, de ne pas l’ignorer, et de ne pas sous-estimer le rôle qu’elle joue dans notre économie. On pourrait même dire de la confiance qu’elle est, après le capital et le travail, le troisième facteur de production.

Plusieurs moyens sont à disposition du gouvernement pour redonner confiance aujourd’hui. Ce que nous avons évoqué ci-dessus sont des problèmes de fond qui nous concernent directement ou indirectement : il s’agirait donc d’essayer d’y remédier. Il sera cependant difficile d’y parvenir tout seul. L’idéal serait que cela passe par des projets européens communs d’investissement, d’harmonisation fiscale et sociale, de politique de réglementation bancaire…

« La seule solution d’une certaine grandeur française, c’est de faire l’Europe » affirmait Fernand Braudel. Et de ce point de vue-là, il n’y a pas photo !

Aymeric Ortmans

Pour en savoir plus :

: George A. Akerlof, Robert J. Shiller, Les Esprits Animaux. Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, 2009

2 : John Locke, Deuxième Traité du Gouvernement Civil, 1690

3 : Jacques Adda, « Pourquoi faut-il craindre la déflation ? », Alternatives Economiques Hors-série n° 080 – février 2009

4 : Pour une représentation claire et précise de l’échelle de notations financières utilisée par les principales agences de notation, l’article suivant est parfait : « Les échelles de notation des principales agences », Le Monde, 06-08-2011

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