Relations sociales en Europe : La longue marche du syndicalisme européen (2/2)

Le modèle britannique

A maints égards un très grand nombre de caractéristiques qui font la spécificité du modèle rhénan se retrouvent aussi en Grande Bretagne. Malgré la décroissance des années récentes, le syndicalisme y reste fort, nourri d’une longue tradition. La négociation entre les partenaires constitue la base du système de régulation sociale. Ne pas respecter un accord signé constitue une faute passible de poursuites judiciaires. Même si les excès de recours à la grève des années 70 ont quelque peu endommagé l’image des syndicats dans l’opinion publique, l’existence de syndicats constitue un des piliers du système de protection des citoyens dans la vie économique et sociale. La grande majorité des Britanniques y voit une pièce essentielle du fonctionnement de la démocratie.

Les syndicats entretiennent également des relations très étroites non pas avec plusieurs partis politiques mais avec le parti travailliste qu’ils ont fondé. On pourrait même dire que, sur ce plan, le syndicalisme britannique est celui qui va le plus loin dans sa relation au politique dans la mesure où il assure une bonne partie des finances et des militants et que la plupart des syndicats britanniques prévoient le versement d’une partie de la cotisation de leurs adhérents au Labour. Par contre les services fournis aux adhérents n’y sont pas aussi développés.

En particulier, le système d’assurance chômage n’est pas aux mains des syndicats britanniques contrairement à ce qui se passe dans les pays nordiques y compris au Danemark. Mais la différence la plus fondamentale, celle qui justifie un classement à part, tient sans doute à deux caractéristiques :

–  L’absence de code du travail. Grande Bretagne et Danemark de ce point de vue se singularisent en Europe. Les partenaires patronaux et syndicaux se sont historiquement comportés de telle sorte que l’Etat soit hors du jeu de la régulation sociale. Dans ces deux pays, les lois sociales sont quasi inexistantes. Ce sont les accords qui définissent les règles de protection minimum des salariés. De même dans ces deux pays, le syndicalisme, à l’origine, a d’abord été un syndicalisme de métier.

–   L’attachement à un libéralisme absolu, spécifique cette fois de la seule Grande Bretagne, qui veut que la négociation ne lie que les parties qui acceptent de s’y impliquer directement. Autrement dit, même lorsque la pratique était encore à la négociation d’accords de branches, ceux-ci ne s’imposaient aux entreprises, fussent- elles adhérentes des syndicats signataires, que si elles le voulaient bien.. Aujourd’hui, l’évolution fait qu’il n’y a pratiquement plus de négociations de branches en Grande Bretagne, seule la négociation d’entreprise demeure. Au Danemark au contraire, comme dans les autres pays nordiques, le système de négociation demeure, malgré une tendance récente, encore très centralisé.

Enfin on ne peut pas dire des syndicats britanniques comme on l’a dit des syndicats nordiques qu’ils aspirent au partage du pouvoir et à la mise en place de systèmes de codétermination. Leurs pratiques et leurs aspirations se limitent à la recherche de compromis et à l’acceptation de mécanismes de concertation limitant le recours à la grève. Le syndicalisme danois au contraire est résolument engagé dans la voie d’un partage du pouvoir économique au niveau de l’entreprise.

Les pratiques latines

Face aux caractéristiques des pays du modèle rhénan, on serait tenté de dire que pour présenter les pays « latins » il suffit, point par point, de prendre le contre-pied. Première différence, alors que les pays du Nord ont choisi la voie du partenariat, ceux du Sud pratiquent encore la lutte idéologique. C’est, pour reprendre l’expression de Jean Dubois1, le mode « adversatif ».

Avec des variantes d’un pays à un autre, on peut distinguer une dizaine de caractéristiques que l’on retrouve en Espagne, en France, en Italie, en Grèce et au Portugal.

Le taux de syndicalisation y bat des records…à la baisse. Il se situerait à 9% en France, autour de 19% en Espagne. L’Italie et le Portugal cependant atteignent des taux dignes des pays rhénans.

La conception même du syndicalisme y est différente. Malgré les discours officiels, on n’y recherche pas vraiment le syndicalisme de masse. C’est plutôt l’élitisme. La syndicalisation reste l’affaire d’une minorité qui, elle, « a compris les enjeux des luttes pour transformer le monde ». Les salariés sont invités à suivre. Ce qui peut entacher le fonctionnement démocratique interne des organisations. Celles-ci « tournent » sur des équipes restreintes.

En France, la CGT a reconnu qu’un pourcentage important des syndicats de base comptait moins de dix militants qui se partagent les responsabilités. Cette situation contribue à éloigner les éventuels adhérents.

Pendant longtemps l’énergie dépensée par ces militants ne visait pas seulement l’adversaire patronal mais aussi les autres organisations ouvrières. Chacun entend défendre sa ligne idéologique, sa spécificité. L’activité des confédérations était marquée par des conflits entre organisations. Cette pratique tend à s’atténuer avec l’unité d’action en Italie, en Espagne.

Ces pays, à l’exception de la France, n’ont connu le décollage industriel que dans la deuxième moitié du 20ème siècle, quand ce n’est pas tout récemment, comme le Portugal, la Grèce ou l’Espagne. Ils étaient encore essentiellement agricoles pendant qu’au Nord se développait dès 1850 une classe ouvrière importante et organisée. Le syndicalisme y est donc plus récent. De surcroît, plusieurs de ces pays ont connu de longues périodes de dictature, jusqu’en 1945 pour l’Italie et jusqu’en 1974-75 pour l’Espagne, la Grèce et le Portugal.

Pendant ces périodes, le syndicalisme y était interdit, pourchassé. Seuls quelques militants fortement motivés idéologiquement avaient pris le risque de la clandestinité. Le développement réel mais sur des bases idéologiques ne s’est donc réalisé que tout récemment.

Ces pays manifestent une réelle prédilection pour légiférer plutôt que pour négocier. Du fait de la réticence des partenaires sociaux à contracter, l’Etat intervient régulièrement dans la vie sociale. Il fixe un salaire minimum, il détermine la durée du travail hebdomadaire ou celle des congés. Ce qui, par contrecoup, déresponsabilise le syndicalisme. Les partenaires se situent parfois plus en quémandeurs ou en groupes de pression, qu’en acteurs influents.

Les opinions publiques manifestent une certaine indifférence vis à vis du mouvement syndical. Il n’est pas porteur de résultats tangibles dans la vie de la société puisque c’est l’Etat qui s’en charge. Le bulletin de vote se révèle plus efficace que l’adhésion syndicale. Du coup, dans les périodes de tension ou de conflits, l’opinion publique soutient mollement, ou pas du tout, l’action militante.

Le lien avec la politique est paradoxal. Toutes les organisations syndicales proclament leur totale indépendance vis à vis des partis politiques. Ce qui est parfois vrai. Pourtant, l’opinion publique y compris les salariés leur reproche d’être « inféodés » aux partis. On dénonce ainsi des liens occultes, entre l’UGT espagnole ou portugaise et le parti socialiste ou la CGIL italienne, les Commissions Ouvrières espagnoles, la CGT-IN portugaise, la CGT française et le parti communiste. Cependant, partout, ces liens se distendent, mais l’image négative demeure dans l’opinion.

Ces organisations syndicales ont fait le choix de la pauvreté, par idéologie. Au nom de la lutte anticapitaliste, les syndicats n’ont pas voulu se constituer de caisses de secours de grèves, comme si l’argent même syndical était impur. Lorsque au I9ème siècle se produisaient des catastrophes minières en France, on préférait faire appel à la solidarité immédiate, organiser des collectes en faveur des familles des victimes, tout en développant en même temps, un discours agressif et culpabilisateur contre le « capitalisme assassin ».

N’ayant pas aujourd’hui de réserves financières, ne disposant que de peu de cotisants, les syndicats ont des difficultés à financer une structure importante. Par ailleurs, cette pauvreté conduit aussi à accepter et même à rechercher des aides externes, celles de l’Etat ou les indemnités des mandats des syndicalistes siégeant ès qualité dans les nombreuses instances officielles.

Ce syndicalisme de militants n’a pas jugé digne de son combat d’offrir à ses adhérents des services en contrepartie de leur cotisation. Pas d’assurance gratuite, de prêts financiers avantageux. Il est vrai que dans certains pays, comme la France, une partie de ces services, dans le domaine des loisirs en particulier, est proposée par les comités d’entreprises, grâce aux subventions apportées par l’entreprise.

Le militantisme, dans ces pays, est exigeant. Lors d’une grève, les salariés perdent, bien sûr, leur salaire, mais ne reçoivent aucune aide du syndicat qui les invite à cesser le travail. Ce qui explique peut-être aussi que la durée et l’ampleur des mouvements soient souvent plus limitées, même si la grève est plus fréquente. Les arrêts de travail relèvent plus de l’avertissement, du signal d’un mécontentement, que d’un mouvement engagé pour une durée illimitée jusqu’à l’obtention d’un résultat jugé satisfaisant.

En contrepartie, ce syndicalisme austère n’attire que des militants dévoués, habités par un projet de transformation de la société.

Les anciens pays de l’est

De l’Estonie à la Bulgarie dix nouveaux Etats ont rejoint l’Union Européenne après « la chute du mur ». Les relations sociales y sont « en recherche ». Sous le régime communiste le syndicat constituait la « courroie de transmission » du parti. Son rôle consistait plus à pousser les ouvriers à atteindre les objectifs du Plan qu’à les protéger ou à les défendre. Le syndicalisme « à l’occidentale » a donc été à construire de toutes pièces. Le DGB allemand a puissamment aidé ces nouveaux syndicats. Très vite les Etats se sont invités dans la définition des règles pour définir d’une manière plus restrictive (à l’allemande) les conditions de déclenchement d’une grève et imposer le passage par la médiation

Une amorce de convergence

Progressivement, bien que très lentement, des évolutions s’amorcent dans le paysage syndical européen. Les différences, parfois très contrastées, commencent à s’atténuer, même si elles sont bien loin de disparaître. Un certain nombre d’éléments contribuent et contribueront de plus en plus à cette relative harmonisation.

La création de l’euro pousse à une certaine harmonisation économique. Face à la mondialisation, le temps des incantations vengeresses semble dépassé pour céder la place au réalisme économique. Les organisations syndicales ont beaucoup évolué, même les plus idéologiques.

Un certain équilibre se construit quant au rôle de l’Etat. Les syndicats des pays du Sud commencent à prendre leurs distances vis à vis des gouvernements. Désormais, un front syndical uni rassemble les organisations espagnoles ou italiennes face à leur gouvernement, qu’il soit dirigé par un parti de gauche ou de droite. Le syndical prime le politique. Simultanément dans les pays du Nord, et particulièrement en Grande Bretagne, l’Etat doit intervenir davantage. Il est obligé de transcrire en lois nationales les directives sociales de Bruxelles. Les syndicats britanniques découvrent ainsi l’intérêt de l’intervention du législateur dont les décisions couvrent l’ensemble des salariés, même ceux travaillant dans des secteurs ou entreprises à faible implantation syndicale.

Idéologiquement la tendance partenariale progresse. En Italie très nettement, en Espagne, en France, plus timidement. Les organisations syndicales « de rupture » passent de la dénonciation à la négociation, voire à la participation. L’évolution de la puissante CGIL italienne forte de 4,5 millions d’adhérents, classée proche du Parti Communiste, est significative. Le congrès de Rimini a adopté le principe de la participation à la vie de l’entreprise. La CGIL a signé les accords du 3 juillet 1993 qui ont installé l’Italie dans le camp du réalisme économique. Même si le discours officiel est celui de la « participation conflictuelle », on a changé de logique.

Toutes les organisations syndicales des vingt-sept pays, même les britanniques, même la CGT française, ont désormais fait le choix de la construction européenne. Certes les conceptions de cette union à construire, sur le plan politique, économique et social, connaissent encore des variantes, mais l’accord s’est néanmoins fait sur la nécessité de l’unité européenne.

Michèle Millot
Jean-Pol Roulleau

Un commentaire

  1. Merci beaucoup pour cette analysé comparée, ça permet d’y voir plus clair avec une présentation objective des grandes caractéristiques des différents types de syndicalisme.

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