« Réinventons l’éducation pour la société de demain » ! Oui, mais comment ?

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Le 23 mars 2016 se tenaient les nocturnes de l’économie à l’Université Paris Dauphine sur le thème suivant : « Réinventons l’éducation pour la société de demain ». Des chercheurs et étudiants se sont donc rencontrés pour débattre autour de deux tables rondes, l’une portant sur « Comment faire une école inclusive ? » et l’autre sur « L’université dans l’économie du XXIème siècle ».

Le constat suivant est partagé par tous. Nous avons actuellement atteint un niveau de généralisation de l’enseignement relativement important mais le système français reste marqué par de fortes inégalités. Les progrès sur les 40 dernières années ont été considérables. Selon l’OCDE[1], alors que seulement 20% de la population des 55-64 ans possèdent un diplôme d’enseignement supérieur, 43% de la population des 25-34 ans en possèdent un, ce qui nous place au-dessus de la moyenne des pays membres de l’OCDE. Malgré ces progrès quantitatifs, les inégalités se sont accentuées dans le même laps de temps. Les chiffres de l’OCDE sont alarmants : les enfants issus des familles les plus défavorisées sont trois fois plus enclins à être en échec scolaire que les autres. Les élites, quant à elles, continuent de prospérer dans un système auto-entretenu. Les enjeux liés à la mondialisation bouleversent néanmoins les situations acquises et incitent les grandes écoles et les universités à s’adapter à la concurrence internationale et à la course à l’innovation.

C’est dans ce contexte d’éducation à deux vitesses qu’il semble nécessaire de remettre en marche l’ascenseur social français. De plus, l’enseignement supérieur français doit s’adapter au contexte mondialisé dans lequel nous vivons pour rester compétitif dans l’économie de l’innovation qui caractérise l’économie du XXIème siècle.

  • La nécessité de remettre en marche l’ascenseur social français

  La fonction d’ascenseur social que l’école doit jouer dans notre société n’est pas bien assurée : les élites se reproduisent entre elles et les enfants issus des milieux les plus défavorisés peinent à accéder aux écoles et aux diplômes les plus prestigieux malgré des actions publiques visant à rétablir l’égalité des chances comme les Zones d’Education Prioritaire (ZEP) ou les Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté (SEGPA) depuis les années 1980. Chaque année, environ 140.000 jeunes sortent du système scolaire en France sans avoir obtenu ni le baccalauréat, ni un certificat d’aptitude professionnelle (CAP), ni un Brevet d’Etudes professionnelles (BEP). Ces jeunes se retrouvent dans une situation précaire sur le marché du travail et sont exposés à une plus grande pauvreté. C’est pour cela que l’action publique doit être fait en amont, lors des premières années de scolarisation, afin d’éviter au maximum le prédéterminisme social. La reproduction sociale se joue dès le plus jeune âge, notamment lors de l’apprentissage du langage, de la lecture, du calcul. Scolariser les enfants dès l’âge de deux ans aurait des effets positifs sur l’acquisition du langage, notamment dans le cas où les parents ne parlent pas français à la maison. Le défi actuel de l’école est de prendre en compte la diversité des enfants et de garantir à tous les enfants une chance de réussir. Des études ont montré la corrélation entre l’expérience des enseignants et la progression de leurs élèves. Il s’avère que les élèves les plus défavorisés ont souvent les professeurs les moins expérimentés en raison du système d’affectation des professeurs en France. Ce sont cependant eux qui ont le plus besoin de progresser. Les jeunes professeurs se retrouvent souvent dans des quartiers difficiles tandis que les professeurs expérimentés se concentrent dans les centres villes aisés. Un gros problème réside aussi dans le « turnover » très important des professeurs dans les quartiers pauvres, ce qui nuit au travail en collaboration au sein des établissements scolaires et aux projets éducatifs d’accompagnement de long terme. Aux Etats-Unis, des incitations financières ont été mises en place pour limiter la mobilité des professeurs dans les quartiers difficiles. Elles se sont révélées être fructueuses. La récente refondation de l’éducation prioritaire en 2015 revalorise l’indemnité en éducation prioritaire, ce qui représente à ce stade une avancée en la matière. Pendant la conférence fut également abordée la problématique de la taille des classes. Certains soutiennent que réduire la taille des classes serait un facteur de réussite scolaire, d’autres sont en désaccord et croient plutôt en les mérites de l’innovation pédagogique. Afin d’observer des résultats probants, la taille des classes devrait être réduite de moitié. C’est une solution facile à mettre en œuvre a priori même si elle implique des dépenses publiques supplémentaires qui, dans un climat d’austérité budgétaire, ne sont pas forcément bienvenues aux yeux de tous. Est cependant préconisé un ciblage stratégique de la réduction de la taille des classes dirigé vers les écoles des quartiers les plus défavorisés. Au final, il semble que dans le contexte actuel, l’école de la République a plus que jamais son rôle à jouer.

  • Les enjeux de l’enseignement supérieur français dans une économie mondialisée

L’enseignement supérieur n’échappe pas à la mondialisation. L’enjeu est d’attirer les cerveaux du monde entier et d’essayer de retenir les siens. Ceci vaut à la fois pour les professeurs et pour les élèves. Les classements internationaux comme celui de Shanghai ou du Times sont un puissant facteur d’attraction des talents. Entre autres, ce qui contribue le plus à la réputation d’une école est la qualité de ses professeurs. La France possède d’excellents professeurs mais peine à les garder en raison de la relative faiblesse des salaires qu’ils perçoivent en France par rapport à ceux qu’ils pourraient toucher à l’étranger. Cette question stratégique soulève néanmoins une problématique de frais d’inscription. En effet, si ces derniers augmentent, qui paiera la note ? Une solution de redevance universitaire a été évoquée par Alain Trannoy, économiste et directeur d’études à l’EHESS [2]. Elle consiste à faire payer aux élèves une redevance une fois rentrés dans la vie active, et ce à condition qu’ils gagnent au moins le salaire médian. Ce problème ne semble néanmoins pas être un frein majeur à l’attractivité de la France. Selon l’UNESCO, les Etats-Unis sont le pays attirant le plus d’étudiants étrangers avec 18,6% des étudiants en mobilité, vient ensuite le Royaume-Uni en deuxième place avec 10,7% puis la France avec 6,8%. Les principales nationalités représentées en France sont les marocains, les chinois, les algériens et les tunisiens. De ce point de vue-là, la France se positionne très bien, probablement en raison de son rayonnement culturel, linguistique et de son « soft power ». Cependant, le modèle français reste relativement en marge des standards internationaux Licence-Master-Doctorat (LMD), notamment avec l’existence des classes préparatoires. Encore une « spécificité française » ! Un des reproches fait au système français est la non-flexibilité de ses parcours. Par exemple aux Etats-Unis, les étudiants font d’abord un bachelor (équivalent de la licence en quatre ans) avec un major (une dominante) et un minor (une mineure) qui permet une spécialisation progressive avant de faire un master plus spécialisé. En France, les licences sont spécialisées dès la première année. Choisir son orientation après l’obtention du baccalauréat n’est pas tâche facile. Instaurer des licences pluridisciplinaires permettrait une spécialisation au fil des semestres, c’est donc une piste à étudier. La sélectivité du Master 2 pose également problème car la logique voudrait que la sélection soit effectuée à l’entrée du Master 1, du moins dans un souci d’uniformisation de nos diplômes avec ceux des universités étrangères. La taille de certains de nos établissements d’enseignement supérieur pose également un problème de visibilité sur la scène internationale dans une certaine mesure. Afin de pallier à cela, un regroupement des universités en pôles d’enseignement plus larges serait bénéfique. Tel est effectivement l’ambition de Paris Sciences et Lettres (PSL) qui regroupe vingt-deux établissements dans des domaines variés. Il semble que les acteurs français aient compris la nécessité de s’adapter au contexte mondialisé même si des progrès restent à faire.

  • L’importance de la recherche dans une économie de l’innovation

Le XXIème siècle est celui de l’économie de la connaissance, celui de l’émergence d’une société apprenante. Investir dans l’éducation n’est pas seulement bénéfique pour l’individu recevant une éducation mais aussi pour la société dans son ensemble en raison des externalités positives. Selon l’OCDE, le rendement net public de l’investissement dans les études supérieures est de 52.000 USD en moyenne pour les hommes et 27.000 USD en moyenne pour les femmes. Comme l’a montré l’économiste néoclassique Robert Solow dans son modèle de croissance, cette dernière tend à stagner à long terme sans progrès technique. L’innovation est donc le moteur de la croissance à long terme. La « destruction créatrice »  de Joseph Schumpeter rend donc obsolète l’innovation précédente. C’est pour cela que dans une économie de l’innovation, du savoir, un pays qui souhaite être compétitif ne peut se contenter de rattraper son retard, il doit sans cesse être à la pointe de l’innovation. Il est donc nécessaire d’investir dans la recherche. Les trois principales raisons qui expliquent la réussite des universités dans la recherche sont les moyens financiers, la gouvernance des universités et les incitations financières à destination des doctorants qui fait naître entre eux une concurrence émulatrice. La France est cependant en retard de ce point de vue-là. La Cour des Comptes a montré que la Recherche et Développement (R&D) stagne avec des niveaux de dépense en la matière de l’ordre de 2,2% du PIB alors que l’Allemagne a vu son pourcentage passer de 2,47 à 2,84% PIB de 2000 à 2012. La France doit donc plus investir dans la recherche si elle souhaite être compétitive sur le long terme. De plus, l’investissement dans la recherche est d’autant plus fructueux que les chercheurs travaillent en collaboration avec des entreprises dans des clusters. C’est en soi le concept de la Silicon Valley aux Etats-Unis. En France, les pôles de compétitivité ne cessent de se développer depuis le lancement d’une nouvelle politique industrielle en 2004. Enfin, le niveau de la recherche a également un impact fort sur le rayonnement international des universités car les classements internationaux prennent notamment en compte le nombre de papiers publiés pour évaluer le niveau académique des universités. De tout ce qu’il précède nous pouvons conclure que l’investissement dans la recherche est une stratégie qui favorise la compétitivité, la croissance, l’emploi et le rayonnement international. Que demander de plus ?!

 

Justine CLAUDE

[1] Organisation de coopération et de développement économique

[2] École des hautes études aux sciences sociales

 

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