Parler l’économie

C’était il y a quelques jours, un dimanche calme. Mon chat saute sur mon lit, me marche sur la tête, ronronne. Je grogne un peu ; il se met à miauler. Je ne parle pas le chat – comme parfois je m’aperçois qu’on ne parle pas un langage cohérent à propos de l’économie. Cela dit, je comprends quand mon chat a faim – et non pas quand la science économique m’illusionne.

I.

De la démocratie en économie

Dans le cercle des économistes, je pourrais sans doute affirmer que tout le monde se comprend. L’étudiant ouvre un dictionnaire – l’économiste l’écrit. « Efficacité marginale du capital », « valeur ajoutée », « utilité espérée »… On se comprend. Dans le cercle plus vaste de la démocratie française, les choses se compliquent.

L’économie butte sur ses origines. Elle est prise entre sa volonté pratique, celle qui touche une majorité d’individus dans la société, et sa volonté explicative, celle développée par les économistes. On retrouve la typologie classique des différents types d’économie : économie positive, économie normative, économie politique. C’est le dilemme permanent entre les trois – Opposition ? Compréhension ? Complémentarité ? – qui complique la démocratisation de l’économie. C’est cette idée qui justifie la phrase de M. Allais en 1968 : « Toute science est un compromis entre le souci de la simplicité et le souci de la ressemblance. »

Chaque individu cède devant la rigueur des chiffres et la froideur des graphiques. Ce langage économique est une langue nouvelle, qui nécessite une pratique tant écrite qu’orale. Le citoyen classique doit apprendre ce langage technique alors qu’il l’applique de manière pragmatique dans sa vie quotidienne. Vu la pratique que j’ai du langage des chats, je vous laisse imaginer la pratique du langage économique de l’homo classicus.

Les trois actes du drame médiatique

L’économie la plus démocratisée est celle diffusée dans les médias. C’est donc dans le milieu médiatique qu’il est nécessaire tant de faciliter que d’objectiver le « parler économique ».

Ouverture

« L’EBE permet à la TVA de sortir des nécessités dues aux CDS sur le marché monétaire secondaire qui exclut les activités du LIBOR en imposant aux charges sociales un TMS particulier ou un path dependency irrationnel. » Economistes, vous n’avez rien compris ? (Moi non plus, rassurez-vous !) C’est, je pense, la position d’une majorité d’individus qui écoute les informations économiques, voire générales aux vues de la tendance à l’infection de l’économie dans toutes les questions d’actualité. Heureusement, cela fait chaud au cœur, le spécialiste arrive !

Acmé

Le journaliste économique lance son projet de dramatisation perpétuelle : sons issus de blockbusters, images de type marketing, du rouge, des verbes d’action ! Bienvenue, pour quelques minutes, à Economics Land. L’inflation de l’adjectif, qui décrit une croissance « atone » ou des tentatives « maléfiques », ronge notre épargne intellectuelle. Heureusement, tout de bleu vêtues, les propositions vertueuses s’affichent à l’écran !

Chute

L’économie, c’est simple : Faîtes comme cela !

On ne peut ici que regretter la banalisation du terme d’économie : elle se sépare clairement de la « science économique » dans un but non pas démocratique-populiste mais bien populiste-démagogique. La simplification excessive tend à paupériser l’espace poppérien de cette science de l’homme (faut-il le rappeler ?). C’est un combat que doivent prendre à corps les économistes afin de faire comprendre tant l’économie que la science économique, tant positive que politique.

Les mots et les choses

Si l’on s’accorde sur un langage facilité à l’égard des citoyens – facilité, mais pas trompeur – encore faudrait-il que les économistes s’accordent entre eux ! Si l’économie mainstream a épuré une immense partie des débats sémantiques, la diversité des langues ou leurs particularités posent encore des problèmes réguliers.

Comprenez-vous le terme « ophélimité » ? C’est l’utilité au sens de Vilfredo Pareto, qui souhaitait trancher avec l’aspect moral du terme même d’« utilité ». Ce travail d’objectivité en sciences économiques n’est pas récompensé par l’histoire, qui continue à utiliser le terme « utilité ». La valeur objective de la science est niée face aux intérêts, intérêts de préservation d’un terme soutenu par une théorie de longue date (de Smith à Bentham, en passant par Stuart Mill ou les Marginalistes). De même, les spécificités de langue, analogies ou métaphores, sont trompeuses. C’est le cas des différences de langues : le terme anglais de « public good » ne traduit ainsi pas l’expression française de « bien commun » ! Chaque langue a adopté des usages propres qui buttent face à l’objectivité internationale et universelle de la science. Keynes lui-même, lorsqu’il écrit, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), « animal spirits » [que chacun connaît en tant qu’« esprits animaux »], ne peut que s’étonner de trouver en français, dans la traduction classique, « notre enthousiasme naturel » !

C’est dans ce mouvement d’unification et de simplification que l’économie contemporaine devrait impérativement s’engager, au risque de se détacher encore plus de la base citoyenne et sociale mais aussi de l’universalité scientifique vers laquelle elle tend.

II.

Mon chat manque de réflexivité parfois – surtout quand il me saute dessus. Il devrait s’arrêter, essayer de comprendre le champ des chats dans lequel il vit. Il devrait faire comme s’il, pour reprendre une expression épistémologique de Friedman, savait qu’il était chat – comme l’économie devrait le faire. Si parler le chat m’est parfois plus simple que de parler l’économie, on peut comprendre les difficultés à lire un journal d’économie.

Je viens d’achever une première partie sur « ce que parler l’économie veut dire » ; mais comment laisser de côté le Petit Journal de l’économie ? Je m’en tiendrai ici à l’équipe de rédaction, qui donne en effet la ligne éditoriale. Loin de moi l’idée de faire une étude précise et rompue à l’objectivité : l’exhaustivité propre aux sciences m’est interdite dans un format si court. Cela ne sera que de la matière pour nourrir les économistes à la lecture critique.

Les choses et les mots

L’éditorial du numéro 2 mentionne « Prix Nobel d’économie ». Le terme institutionnel véritable est « Prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». Comment expliquer un tel usage, surtout dans un journal d’économie qui vise une certaine objectivité ? Si l’on met de côté le caractère pratique de l’expression, il faut aussi comprendre la sacralité qui entoure les récipiendaires du Prix Nobel et donc leur statut. Surtout, il est nécessaire de rappeler que ce prix est un ajout de 1968 alors que les prix traditionnels (médecine, physique…) datent de 1901. Comment expliquer une telle apparition, et en quoi la banalisation de l’utilisation de l’expression « Prix Nobel d’économie » a-t-elle confirmé le pouvoir pris par l’économie sur le monde intellectuel ? L’apparition d’un Prix Nobel  restructure la création scientifique en modifiant les effets de reconnaissance et de valorisation du champ économique. De même, l’histoire fait coïncider la fondation du prix en économie avec un renouvellement net de la pensée théorique dans les écoles économiques. Les années 60 correspondent à une montée de l’opposition keynésienne et donc à une nécessaire recherche de légitimité (exemple de la critique de Lucas). Ce processus de légitimation va passer par des reconnaissances académiques qui vont nettement récompenser les productions néoclassiques voire néolibérales. On comprend l’intérêt d’une institutionnalisation des récompenses en économie. Leur propagation dans le langage courant ne peut-elle pas être considérée comme une réussite ?

La tyrannie de la minorité

 

Dans la partie descriptive de l’édito, on retrouve la phrase suivante : « Il s’agit d’une part de thèmes purement économiques, par exemple la macroéconomie, d’autre part de sujets s’y rattachant, notamment ayant trait aux fonctions de gestion comme le management. » Il convient ici de s’attacher aux exemples offerts par les rédacteurs. L’orientation est double : la macroéconomie et le management. A la manière de l’expression de « Prix Nobel d’économie », certains traits de l’analyse économique ont acquis une prédominance saisissante. La macroéconomie est partout, surtout depuis ses renouvellements. Avec sa réappropriation par les Néoclassiques, elle a été structurée par des principes microéconomiques qui lui ont permis de valider les théories à toutes les échelles de l’analyse. Comment expliquer sa présence en tant qu’exemple ? On pourrait penser que la mondialisation tant des savoirs que des activités a entraîné avec elle une vision toujours plus complexe des phénomènes économiques. Cette complexité serait compréhensible si l’on adopte un point de vue le plus large possible : l’analyse macroéconomique permettant une vision totalisante du monde en termes de circuit, on comprendrait alors sa présence. C’est une idée similaire qui apparaît avec la présence du management. La pression accrue des principes managériaux dans toutes les activités économiques offrirait dès lors une explication à sa mise en avant : benchmarking, multiplication de termes comme « efficacité » ou « responsabilité » dans les politiques publiques (exemple de la Modernisation de l’Action Publique), etc. La prolifération de ces mots dans les journaux spécialisés reflète ainsi leur performativité et donc le nécessaire regard critique qu’il convient de leur accorder ; car trop peu n’est dû qu’au hasard.

 

 

Quentin MESSERSCHMIDT

Pour aller plus loin: Les approches politiques de l’Économie – Nicolas Bouzou

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