Mon travail est invisible.

La recherche et les pratiques modernes de management regardent le travail sous son aspect objectif et mesurable, au risque que les chiffres cachent les hommes. Prendre en compte aussi ses dimensions collectives et subjectives permet de comprendre l’importance du rôle moral et économique du travail. Et comment le travail nous affecte tous concrètement chaque jour.

La subjectivité du travail

« Tous les matins, je vais au travail, je salue mes collègues, je reçois des appels de clients et je les aide. Parfois, je reviens frustrée et stressée, d’autres fois, je reviens satisfaite et contente car je sens que les clients reconnaissent mon professionnalisme. » Sylvie, comme nous tous, vit son travail quotidien comme une participation physique, émotionnelle, intellectuelle… Comment pourrait-il être invisible ?

Le travail objectif et la gestion abstraite

Néanmoins, les superviseurs de Sylvie ne reconnaissent pas si franchement sa participation; ils lui demandent simplement de remplir un quota mensuel de dossiers et d’obtenir un certain score aux enquêtes de satisfaction. Son manager, Eric, ne passe plus la voir pour connaître ses problèmes, donner des conseils ou écouter des idées pour améliorer l’organisation. Pourtant, des idées et des demandes de la part des clients, elle en a. Mais Éric n’a plus le temps de s’occuper de son équipe car il a trop de réunions avec sa hiérarchie, il doit rendre des rapports, renseigner des indicateurs toujours plus nombreux pour exprimer à travers des chiffres le travail objectif des personnes sous sa responsabilité. Il a un tableau de bord, il ne peut le quitter des yeux car lui aussi est surveillé de la même manière. Il a peu de marge de manœuvre. Il doit ratio-naliser car c’est ce que demandent la direction et les actionnaires : pouvoir gérer l’entreprise et le travail objectivement.

Le travail collectif perdu de vue

Le fruit du labeur de Sylvie a été réduit à un chiffre qui a été agrégé à d’autres chiffres au fur et à mesure que remontent ces ratios le long de la colonne hiérarchique. En soi, cela ne la choque pas – il faut bien que l’information circule au sein de son entreprise car elle est grande et complexe – mais ce qui l’ennuie c’est qu’elle n’a plus de contact direct avec le niveau supérieur. Ses dossiers sont conservés et transmis par le système informatique et son travail est mesuré par un objectif de performance; cela semble suffire à Éric, mais quelque chose lui manque cruellement: un sens, le sentiment de ne pas travailler seule, de faire partie d’un collectif solidaire et interdépendant.

La crise économique par la crise du travail

L’expérience de Sylvie n’est pas isolée tant les méthodes de management n’ont cessé de penser et de perfectionner la gestion abstraite des entreprises en pensant ainsi pouvoir développer leur performance de manière continue. Mais ce processus ne peut s’étendre de manière infinie car tout travail et tout travailleur se heurte à des limites physiques. Un pilotage rationnel et des objectifs contraignants sont peut-être indispensables pour contrôler les salariés, mais là n’est pas le débat. Notre propos est de montrer que focaliser le management uniquement sur des méthodes abstraites qui rendent le travail invisible aboutit à une crise du travail et par suite à une crise économique et morale.

Nous reprenons ici largement la thèse ambitieuse et à contre-courant de Pierre-Yves Gomez (Le travail invisible : Enquête sur une disparition, 2013) qui propose d’interpréter la crise comme un phénomène dont les racines vont au-delà de la « crise financière ». Le problème est donc plus profond mais nous pouvons nous réjouir de découvrir une réflexion perçante sur les origines et les solutions qui se profilent.

Un pilotage qui se déconnecte des hommes

Nous avons illustré comment le management par le chiffre pouvait être pratiqué et vécu ; il est très souvent perçu par les salariés comme incohérent, inquiétant et démotivant car ils n’en voient pas le sens. De plus, la pression constante des quotas et des ratios de performance peut peser sur le moral et générer du stress. Mais ce que l’on considère moins souvent, c’est que lorsque notre contribution n’est valorisée que par des objectifs, on se sent réduit à peu de choses et on n’a plus le même plaisir, la même motivation et la même implication. On se désengage, on est moins efficace et on se contente du minimum. Difficile de penser que ces comportements soient productifs pour l’entreprise et pour la société.

SOC ou la croissance se BLOQUE : les trois dimensions du travail

Il semble bien manquer quelque chose. Car dans la vie, le travail est toujours Subjectif, Objectif et Collectif (SOC). Survaloriser une de ces dimensions provoque des déséquilibres et des tensions. Or, on pense trop l’aspect objectif de la performance par rapport à la valorisation subjective du travail par la reconnaissance ou par rapport à sa valorisation collective par la mise en perspective du travail individuel au sein d’une chaîne collective qui, pourtant, donne sens et force à l’entreprise, à l’économie et à la société. Donc en privilégiant la dimension objective aux autres on décourage le travail, qui est la source de toute création de valeur ajoutée. Le manque d’équilibre SOC explique la crise car le mécanisme de création de richesses se bloque.

Fuir le travail, ou retrouver son sens ?

A quoi sert le travail ? Nous travaillons pour gagner notre vie, pour exister socialement, pour nous occuper et pour donner un sens à notre existence. Le travail est ambivalent : brutal et violent, aliénation de la nature ou de la société, il est aussi libérateur par son action dominatrice sur la matière. Pour Pierre-Yves Gomez, à la suite de Simone Weil, il s’agit de créer les conditions d’un travail authentique dans l’entreprise et non seulement de dégager du temps libre pour les loisirs. Pour la philosophe, la dignité de l’homme est avant tout dans son travail. Le travail est humanisant car il est contrainte et dépassement de soi. Une société juste doit organiser justement le travail. Maudire le travail ou ne rêver que de vacances et d’une rente assurée – gagner au loto, vivre de plus-values boursières, la retraite – sont des échappatoires. Fuir cette question complexe du travail revient à fuir un enjeu sociétal primordial et à se désintéresser de ce qui constitue réellement le sens et la dignité de l’homme.

Quelles directions envisager ?

Le diagnostic établi est celui d’un déséquilibre entre l’hypertrophie du travail objectif et l’atrophie du travail subjectif et collectif. Comment donc rétablir une plus grande harmonie ? Pour soigner le travail subjectif : reconnaitre la gratuité. Laisser aux travailleurs une gratuité revient à leur concéder un espace de liberté qui n’est pas soumis aux règles et aux objectifs et à exprimer ainsi leur dignité. C’est leur accorder une marge de temps pour l’entraide, pour le partage d’informations, le bricolage, le coup de main à un collègue, un client ou un inconnu car on est libre de le faire… Pour soigner le travail objectif : donner un sens. Il est un besoin d’hommes et de femmes qui ont les qualités et le tempérament de leaders, c’est-à-dire qui peuvent conduire et orienter dans une direction. Le rôle de la hiérarchie n’est pas simplement d’imposer mais avant tout de superviser, de conseiller et d’accompagner. Le leader donne un sens au travail : il relie performance et utilité sociale. Enfin, pour soigner le travail collectif : savoir être fier. En étant fier d’un collaborateur, on le reconnaît comme personne et son travail comme subjectif, on considère sa performance et on se sent solidaires. On réinscrit ainsi le travail dans ce qu’il n’a jamais cessé d’être : une activité intrinsèquement sociale qui fabrique le monde dans lequel nous vivons et préparons pour nos enfants.

En bref

Envisager le travail à travers toutes ses dimensions n’est pas seulement le devoir du philosophe ; c’est une préoccupation sociale et économique d’une importance majeure et d’une actualité brûlante. L’intérêt du livre de Gomez est de nous tendre une foule d’éléments, dont seulement une mince partie a été évoquée ici, afin d’alimenter notre réflexion. Son travail ne devrait pas rester invisible, non plus, car son éloquence et son réalisme sont aussi inspirants qu’originaux.

 

Sébastien Dérieux

 

Sources :

  • Gomez, Pierre-Yves. Le travail invisible. Enquête sur une disparition. Paris, Bourin Editeur, 2013.
  • Weil, Simone, La condition ouvrière, Paris, Gallimard, 2002. Disponible gratuitement en pdf sur : http://classiques.uqac.ca

Pour aller plus loin : Muriel Pénicaud – Bien-être et efficacité au travail, quels progrès dans la gouvernance et la stratégie des entreprises ?

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