A l’ombre des libraires en pleurs

Je pensais que mon chat avait été dressé de manière cohérente. Vu la flaque jaunâtre qui lorgnait sur les pages ouvertes de Madame Bovary, je pense m’être trompé (peut-être est-il simplement zolien ?). Lancement de Google. <html> Amazon <search> <french books= i0> #loading. C’est le lit de Procuste : faire son choix entre deux second best. Je peux repartir en quelques secondes avec un exemplaire numérique gratuit du roman ou patienter un peu et débourser un billet. A l’heure actuelle, mon chat me doit 5,60 euros.

La distinction autour du livre est diluée dans l’explosion du marché numérique. D’ici quelques mois, environ un cinquième de la population française devrait lire sur un format autre que le papier. Par-delà les joutes des libraires et les glorioles d’Amazon, il faut dépasser la défense politicienne de notre « culture livresque ». Le livre est un bien économique comme un autre : il est juste un vecteur culturel supérieur. Si certains ont confondu le combat des acheteurs avec le combat des libraires, une immense majorité a aussi mêlé les concepts économiques et les typologiques académiques, rendant plus précieuse la forme du livre que son orientation et sa nature.

 

Les pages du mal

Le bien livre s’inscrit dans un flou de création, de génie et de rentabilité. Son analyse théorique est stérilisée par le culte que la société, dans son immense majorité – moi compris, voyez mon énervement face à mon chat Stupide – lui rend. Un petit Feldstein sortirait une règle, tracerait une fonction de coûts, accroîtrait la concurrence et regarderait les libraires entamer leur guerre des prix. Fiat lex. Soumis à une politique de prix unique depuis 1981, le livre est un vecteur de progrès réflexif, une machine au développement humain, qui lorgne du côté de la loi pour éviter le sournois marché.

A l’heure où l’économie, grâce à des collectifs toujours plus nombreux – prenez PEPS par exemple, réoriente ses méthodologies vers une effectivité première de la réalité des faits économiques, comment pourrait-elle s’absoudre devant la société numérique ?

 

Critique de la raison numérique

Le livre est au cœur de marchés éditoriaux qui se renouvellent aujourd’hui, avec des transformations de supports et de transmission. La dématérialisation des avis métamorphose du même coup le travail des libraires, qui perdent progressivement – loin de la dramatisation médiatique – leur monopole dans la distribution des livres et la diffusion des avis et conseils.

Si les anciennes formes de division des tâches se réorientent, de nouvelles s’appréhendent pour apporter des densités nouvelles aux relations humaines, notamment dans les échanges numériques. Il est impossible de défendre, hormis au procès d’un modèle suranné de société parisienne fantasmée, la survie éternelle d’un lieu de vente unique, pour un bien unique, à un prix unique. L’économie du livre n’est pas un champ universitaire et théorique viable : elle n’est que la focalisation d’une science sur un segment limité de l’analyse.

Le livre est ancré dans une évolution technologique et culturelle en pleine mutation. La raison numérique offre un regard autre sur le sujet culturel que nous sommes tous, à travers les livres. Les derniers projets de lois dénonçaient les cumuls d’avantages des grandes sociétés de distribution, Amazon en tête. Un citoyen avait alors pointé du doigt la « parisienneté intellectuelle » de la décision législative, dénonçant la focalisation des choix sur l’espace limité des possibilités de chacun plutôt que sur un panel plus large et plus dense. Le livre illustre, dans une société symboliquement livresque, la défaite de la pensée. Le livre, avant vecteur de progrès, est devenu la proue d’une épave intellectuelle. Le rejet de la nature-même de la raison numérique – au profit de sa vulgarisation et de la multiplication de ses formes dans les supports, écrans ou interfaces – est le rejet de la nature-même du livre : diffusion, transmission, ouverture d’âme. Les pages de nos livres continueront d’étaler leurs mots, mais pour des yeux qui ne feront que regarder ailleurs, car nous aurons alors défendu le bien livre plutôt que les bienfaits sous-jacents des livres. Notre socialisation au papier nous pousse à défendre l’achat d’un ouvrage plutôt que son téléchargement. C’est que le combat des libraires sonne désobéissance civile face au marché, plutôt que compréhension d’une raison nouvelle.

Quentin Messerschmidt

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*