Le libéralisme des atomes : une réflexion anthropologique sur l’économie moderne

Qui contesterait les idéaux républicains de liberté et d’égalité ? Ces valeurs proclamées sacrées par les penseurs et les révolutions du XVIIIe n’ont jamais autant caractérisé les aspirations de l’homme moderne. Or, le libéralisme est le direct et fidèle héritier de cette tradition. Il est alors impossible de penser ou critiquer le système économique sans interroger ses piliers anthropologiques. Épineux sujet à décortiquer.

 

L’individu moderne est un atome social

 

Attachons-nous brièvement à définir les termes utilisés. Un individu est une unité qu’on ne peut diviser (du latin individuum «indivisible») car il existe par lui-même. Son existence s’organise de manière autonome tel un atome (du grec ancien atomos «insécable, indivisible») qui peut chimiquement s’associer, ou non, avec un autre. Les individus comme les atomes sont indépendants et égaux entre eux.

Cela semble aller de soi. Pourtant, cette conception de l’homme est une exception culturelle et historique. Il est courant en Occident de montrer qu’il s’agit là de la libération de l’homme de la féodalité par le mouvement vers la démocratie et les droits de l’homme. On remarque beaucoup moins souvent qu’il s’agit aussi des fondements les plus solides du libéralisme économique et politique.

 

La personne est membre d’un corps social

 

Dans d’autres cultures ou à d’autres époques, les humains considèrent qu’ils sont des personnes interdépendantes et à tous moments reliés entre eux. Elles forment un tout, un corps social, une communauté, et disent «nous» plutôt que «je». Le principe d’égalité n’est alors plus le même. Le bras, les yeux ou l’estomac accomplissent des fonctions différentes au sein d’un même organisme. Les communautés villageoises d’autrefois comme les familles d’aujourd’hui sont fondées sur des rapports inégaux entre personnes différentes. Le principe d’imbrication hiérarchique des tâches est naturel dans ce système de pensée.

 

Un médiateur pour se protéger du danger de la totalité

 

Cela est intégralement remis en cause par la modernité libérale. Si la personne est absorbée à tel point par la totalité de la communauté que son individualité – sa subjectivité – n’est pas reconnue, elle court alors le danger permanent de subir les blessures de celui qui a l’avantage du rapport de forces. Il faut alors se protéger. Un médiateur est nécessaire pour éviter le danger de la relation directe avec l’autre. Pour Thomas Hobbes, c’est l’État qui doit tuer le pouvoir de la communauté et établir un contrat social entre individus égaux et libres. Pour Adam Smith, le médiateur doit être le marché.

 

La médiation du libre jeu des intérêts individuels

 

En agissant de manière libre, c’est-à-dire autonome et indépendante, les agents économiques peuvent, selon Smith, être efficaces pour l’économie et la société. C’est parce qu’ils poursuivent leurs intérêts individuels et non des intérêts collectifs et altruistes qu’ils sont motivés à produire plus et mieux. Le boucher fait son travail convenablement non par bienveillance mais car il veut gagner sa vie. Dans cette optique, le marché doit permettre aux individus de rentrer librement en contact, ils sont alors mis sur un pied d’égalité par les mécanismes de la concurrence. Le boucher vendra au prix du marché et non au prix que lui impose une tierce personne.

 

Le commun : une somme ou une soustraction

Dans la pratique économique et dans les mentalités occidentales modernes, l’intérêt général est une somme d’intérêts individuels. Auparavant ou ailleurs, la notion de bien commun est perçue non comme une agrégation d’intérêts privés mais comme une soustraction. Le commun ne peut être construit qu’en renonçant à quelque chose personnellement pour partager collectivement. Or, la société moderne est régie par des contrats entre individus dont l’objet est de désigner que ce qui est du domaine de X n’est pas de celui de Y, et inversement. Sur les marchés comme celui du travail, on choisit volontairement les liens qu’on veut établir et leur durée. En apparence on ne met rien en commun, afin de se protéger. Donc, la logique libérale réduit comme peau de chagrin le domaine du commun. Et sans domaine commun, pas de communauté.

 

Les conséquences politiques

 

Puisque les fins sociales ne sont qu’une somme de fins individuelles, il n’y a pas réellement de finalités collectives. Il ne faut considérer que les moyens. C’est seulement sur ce terrain que les discussions et négociations doivent porter. Les seules solutions passent par la médiation du marché, d’un État fort, ou de la démocratie. On ne peut accorder aucun poids politique aux communautés car elles n’existent théoriquement plus. Ni responsabiliser les personnes qui les composent.

L’objet d’attention est l’individu: un atome considéré en dehors de son contexte. Égaux et interchangeables, ces atomes n’ont pas d’identités propres. Sans surprise, même l’identité sexuelle est remise en cause (théorie du genre).

 

Les conséquences économiques

 

Le manager, comme le politique, cherche à gérer les flux entre atomes et à éviter les déséquilibres plutôt qu’à penser la totalité du collectif. Les délocalisations sont un moyen d’ajuster le flux de ces atomes impersonnels. Un individu, français par exemple, est remplacé par un autre individu, allemand ou chinois, puisque tous sont interchangeables.

Au sein de l’entreprise, la fluidification sociale est également en œuvre. L’humain y est souvent plus une ressource qu’une finalité. Le travail individuel est mesuré par sa performance et la personne qui travaille est de plus en plus fréquemment oubliée par le manager moderne submergé sous les objectifs, les chiffres et les procédures qu’il doit appliquer. Or, le leader doit aussi donner un sens en accompagnant personnellement et en conduisant dans une direction qui permette de relier performance et utilité sociale. Sans cela, les salariés sont démotivés et se désengagent.

En outre, l’atome social étant indépendant du corps, il est soupçonné d’opportunisme et de manque de motivation. Il faut donc le contrôler et le motiver. Ce manque de confiance amène un contrôle accru du salarié et laisse de moins en moins de marges de manœuvre. Et peu de possibilités de sortir du cadre, d’aider un collègue ou un client, de partager ses connaissances… Il faut remplir les objectifs et respecter les procédures. S’en tenir à son contrat, coopérer juste ce qu’il faut et donner le minimum.

 

Accepter l’ambivalence de la vie en commun

 

La logique libérale amène à dissocier la sphère privée et la sphère publique. Dans la sphère privée, la gratuité et l’amitié sont possibles. Mais pas sur le marché et dans la vie civile. Ce serait trop s’exposer. Pour produire des biens et services, l’économie peut, et doit se passer de bienfaisance et de gratuité. Ce système de pensée ne produit pas seulement l’opulence moderne, il produit également une abondance de solitude et de malheur. Si on élargit le champ de l’économie, on peut se demander si la joie peut survivre dans un monde où tout se paye et rien ne se partage. En voulant se protéger du conflit et de la souffrance potentielle de vivre sur un terrain commun, l’individu moderne s’est aussi privé des bienfaits et du bonheur de la vie commune.

Si les idées qui précèdent font sens, il en suit que la vision anthropologique libérale amène à certaines dérives civiles, personnelles et économiques. La vision individuelle pourrait faire une place à une vision personnelle et communautaire, qui est ambivalente mais qui semble bien plus réaliste. D’une part, l’homme n’est jamais déconnecté de son contexte social et appartient de fait à plusieurs communautés: sa famille, son école, son travail, son pays… D’autre part, en pensant l’homme seulement comme un individu isolé et indépendant, nous sommes en toute cohérence poussés à créer un système politique et économique qui n’a pas les moyens de concevoir un bien commun.

 

Conclusion

 

La mentalité moderne refuse que quelque chose soit imposé. L’individu doit être libre de ses choix. Pourtant, l’homme est contraint dans des communautés de personnes qu’il ne choisit jamais entièrement. À refuser cet état de fait et à vouloir éviter les blessures des rencontres directes, notre société se prive de réjouissances essentielles sans véritablement se protéger par le marché ni l’État. En revanche, le libéralisme des atomes a façonné une société où l’isolement est banal et la notion de bien commun incompréhensible. Ces éléments anthropologiques sont incontournables pour nous positionner et pour réfléchir aux profondes implications d’un changement économique et sociétal que beaucoup de voix appellent sans mesurer leur proximité avec la philosophie libérale sous-jacente, qu’ils critiquent néanmoins.

 

Sébastien Dérieux

Doctorant

EMLYON Business School

 

 

En savoir plus:

Bruni, L. 2014. La blessure de la rencontre : l’économie au risque de la relation. Bruyères-le-Châtel : Nouvelle Cité.

Dumont, L. 1991. Essais sur l’individualisme: une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne. Paris: Éditions du Seuil.

Durkheim, E. 2004. De la division du travail social. Paris: Quadrige/PUF.

Tönnies, F. 2010. Communauté et société: catégories fondamentales de la sociologie pure. (N. Bond & S. Mesure, Trans.). Paris: Presses universitaire de France.

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