Les programmes d’ajustement structurels : des institutions internationales remises en cause

Lorsqu’une crise se déclenche et se développe, tumeur affaiblissant le tissu économique, ses conséquences sociétales sont souvent bien plus larges que les simples modifications qu’elle opère sur les conditions d’échanges que connaissent un pays et ses agents. De même, les politiques mises en place pour enrayer la crise ne devraient jamais être uniquement évaluées sur leur capacité à résorber le phénomène indésirable.

 

 

Ajustement structurel ou un grand pas vers la damnation ?

 

Les « programmes d’ajustement structurels » du FMI et de la Banque Mondiale sont les conditions négociées avec le pays en difficultés dans le cadre de l’octroi de prêts. Ces conditions sont décrites par Stiglitz comme étant les «  4 pas vers la damnation » : la privatisation, l’ouverture des marchés de capitaux aux investisseurs étrangers, la fixation des prix des biens par rapport aux prix du marché et la mise en place du libre-échange.

Fait notable, plusieurs papiers scientifiques d’économistes évaluent les politiques imposées par le FMI comme ayant un impact inexistant, voire négatif, sur l’économie des pays considérés. Décrivant des conséquences très éloignées de celles officiellement recherchées, un papier de Graham Bird indique que les prêts conditionnels auraient plutôt un effet négatif sur la croissance et l’investissement. Il n’invalide toutefois pas le principe d’aide en lui-même.

Ces politiques ont été largement appliquées en Argentine comme en Grèce, qu’il s’agisse de politiques d’austérité ou de privatisations massives des entreprises d’État dans le cadre des ajustements structurels.

En Grèce, on se souvient des pressions fabuleuses exercées par la troïka en vue de la privatisation de l’eau, qui est pourtant un bien public essentiel, ainsi que des privatisations massives des infrastructures, des services publics en général et du foncier.

En Argentine, les privatisations sont étroitement liées aux mouvements de corruptions et qui ont, par exemple, résulté en la vente de la compagnie pétrolière du pays à un dixième de sa valeur réellement estimée.

Il est possible de s’interroger si ces privatisations, ayant pour but officiel de renflouer les caisses des États, n’ont pas pour objectif non avoué d’offrir à vil prix des créneaux à profitabilité garantie à des investisseurs étrangers. Si cela ne fait pas partie du dessein initial, cela en est en tout cas la conséquence principale.

Il n’est pas étonnant que de nombreuses critiques aient été adressées à ces politiques menées par les institutions internationales, que ce soit de la part de Stiglitz – prix Nobel d’Économie et pourtant ancien économiste en chef au sein de la Banque Mondiale – ou de Naomi Klein – auteure du livre La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre. Sont plus particulièrement pointées du doigt les conséquences sociales douloureuses pour la population. Cette dernière doit – par exemple, dans le cas la Grèce et de l’Argentine – faire face au retour de flammes provoqué par la crevaison de la bulle spéculative créée au sein de la sphère de la consommation.

L’austérité, en particulier, a pour conséquence de dépouiller l’État de ses fonctions de redistribution et d’organisation de la solidarité, et cela à travers la réduction drastique des dépenses d’éducation, de protection sociale et de santé, domaines les plus fortement affectés.

Du point de vue du droit international, c’est également une remise en question de la souveraineté des pays concernés à travers l’imposition de conditions que l’État affaibli et exsangue ne peut pas refuser s’il veut bénéficier d’une aide financière qui lui est indispensable. En témoigne actuellement les pressions de l’Allemagne – à travers la dépendance de la Grèce à la troïka – sur ses législatives anticipées afin d’empêcher l’élection de la gauche radicale.

 

La stratégie du choc

 

« Le mal doit se faire tout d’une fois : comme on a moins de temps pour y goûter, il offensera moins […] », conseille Machiavel dans « Le Prince ». Et c’est, selon Naomi Klein, une stratégie largement utilisée par les dirigeants et les institutions, suivant la logique suivante : « en temps de crise – qu’il s’agît d’une crise financière ou, comme l’administration Bush l’illustrerait plus tard, d’un attentat terroriste -, les citoyens sont prêts à céder de vastes pouvoirs à quiconque prétend avoir une solution miracle. »

Fin 2013, le Conseil de l’Europe a d’ailleurs publié un document thématique rappelant que les crises économiques étaient des éléments pouvant mettre à mal les droits de l’homme dans les pays touchés, notamment à travers les mesures d’austérité. Ces dernières portent atteinte « à l’ensemble des droits de l’homme, du droit à un travail décent, à un niveau de vie suffisant et à la sécurité sociale jusqu’à l’accès à la justice, la liberté d’expression et les droits à la participation, à la transparence et au respect du principe de responsabilité. »

En Argentine, un exemple extrême est celui de Carlos Saul Menem, président de l’Argentine de 1989 à 1999. Par un jeu politique comprenant une corruption massive, Menem obtient, en moins d’un mois, l’appui de la Cour suprême de justice et la délégation de “pouvoir spéciaux” de la part du Parlement. Le parlement a ainsi autorisé, en quelque sorte, que Menem réunisse dans sa main un pouvoir quasi absolu, pouvoir que celui-ci s’empressa d’utiliser, non pas pour réformer son pays et l’aider à sortir de la crise, mais pour s’enrichir en organisant les ventes des entreprises publiques, alors même qu’aucun bilan ou compte de résultats n’étaient édités. Dans un second temps, trahissant ses promesses électorales, et suivant les conseils du FMI, ce même président procéda à la suppression de la couverture sociale, du droit au chômage, des indemnités maladies et accidents.

Concernant le programme d’ajustement du FMI, il semblerait, selon Naomi Klein, que le soulèvement populaire est, non seulement, prévisible, mais, également, tout à faire intégré par les institutions. Que ce soit en Argentine ou en Grèce, les mouvements ont été extrêmement importants. Ils ont également été, au pire, brutalement réprimés, au mieux, ignorés.

Le mouvement des Indignés créé depuis la crise que connait actuellement l’Europe, et plus précisément le mouvement des places en Grèce, ce sont librement inspirés du pamphlet de Stéphane Hessel, Résistant Français : «Indignez-vous ! ». Ce dernier y rappelle notamment l’article 22 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité […].  »

Se pose alors une question fondamentale : en admettant que les politiques prescrites soient efficaces, les institutions internationales ont-elles le droit d’imposer un remède à une population qui le refuse ? Pire, est-il légitime de faire passer des indicateurs économiques arbitraires avant des principes démocratiques primordiaux ?

 

David Moreira, Master management des projets et des organisations

Nastasya Winckel, Master macroéconomie et politiques européennes

Eco-Gestion Conseil

 

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En savoir plus :

-Protéger les droits de l’homme en temps de crise économique. Document thématique publié par le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe

 

-Bird, Graham, 2001. « IMF Programs: Do They Work? Can They be Made to Work Better?, » World Development, Elsevier, vol. 29(11), pages 1849-1865, November.

 

Grèce 2010, Argentine 2001, Claudio Katz, CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde ), 25 octobre 2010

 

-La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre. Naomi Klein, 2009

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