Les incitations et motivations à innover d’un entrepreneur

Prodigue est la littérature économique traitant du lien entre l’esprit d’entreprise et l’innovation. Et, d’ailleurs, comment ne pas s’intéresser à l’origine de l’innovation dans cette période de ralentissement économique que nous traversons alors que Schumpeter, ainsi que bien d’autres économistes, considère ce processus comme le seul moteur inépuisable de l’économie, permettant de sortir de l’état stationnaire et d’assurer l’évolution économique – en d’autres termes, la croissance de l’activité.

 

La théorie de l’évolution économique est d’ailleurs le titre de l’ouvrage de Schumpeter (1911), ouvrage dans lequel l’auteur nous présente l’entrepreneur comme étant celui investi de la capacité à trouver de nouvelles combinaisons, autrement dit, à innover. Un homme ? Seul ? Capable de créer un élan de prospérité à la seule force de son génie ? Comment ? Par quels mécanismes, un seul être serait-il capable d’engendrer un tel processus d’innovation et de croissance ?

Afin de répondre à ces questions, nous préciserons quelque peu ces concepts d’innovation et d’entrepreneur selon Schumpeter, puis nous tenterons d’ouvrir quelques pistes concernant les outils mis à disposition de l’entrepreneur afin de trouver de nouvelles combinaisons, ainsi que la nature de ses incitations.

Qu’est-ce que l’innovation ? Ce n’est pas seulement une invention, mais, également et surtout, la capacité à valoriser économiquement l’invention en question. L’iPhone, s’il faut prendre une illustration, n’est pas qu’un ensemble de technologies, c’est avant tout un succès commercial. Inventer, ce n’est alors que gagner la moitié de la bataille. Une bataille ? Oui. Il faut garder à l’esprit que l’innovation est un processus long, coûteux, aux résultats incertains et pour lequel les investissements sont irréversibles.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur ? L’entrepreneur schumpetérien est différent de la définition courante que l’on donne à ce mot. En effet, pour l’auteur, il est l’être à l’origine de la nouvelle combinaison, de l’innovation, c’est lui que se rend capable de percevoir et d’exploiter les opportunités afin de concevoir de nouveaux produits, de nouveaux procédés de production, ou de nouvelles organisations du travail. À noter que selon cette définition, cet être aux qualités exceptionnelles n’est pas forcément le dirigeant de l’entreprise en question, il peut également être à l’origine de l’innovation dans une grande entreprise dont il est salarié. On parle alors d’intraprenariat.

Ces définitions étant données, il nous faut alors garder en tête que l’entrepreneur ne peut pourtant pas innover à la seule force de son génie. Il en est, certes, l’ingrédient nécessaire et principal, mais il n’est certainement pas suffisant. Lorsque Schumpeter nous dit que « Le talent est monté sur des dettes et galope vers le succès », il avoue implicitement que sans un cadre privilégié – un système bancaire performant, par exemple –l’entrepreneur ne peut que difficilement entrer en action. C’est pour cette raison-là que la question des outils et aides mis à disposition dans le processus d’innovation est primordiale.

 

 

L’éventail de ces outils et aides est très large, et nous pouvons contenir ces derniers dans l’expression suivante : « une culture qui incite à l’innovation ». Il s’agit de toutes les politiques de soutien à l’innovation ainsi que le cadre juridique d’un pays et leur impact sur le processus.

En premier lieu, nous pensons certainement au brevet et, plus généralement, aux droits de propriétés intellectuels, accordant un avantage exclusif et donc un moyen pour l’entreprise innovante de se récompenser de manière ex-post sur le marché.

Mais penchons-nous également sur les environnements, en dehors du cadre juridique, qui privilégient l’innovation. Nous pensons bien évidemment aux pôles de compétitivité, version française des clusters, qui permettent l’échange de savoir-faire entre entreprises. À l’inverse de ce que l’on pourrait penser, les entreprises ont tout intérêt à partager leurs recherches afin d’en diminuer le coût et le risque. Il existe d’autres formes de cadre privilégiant l’innovation, citons entre autres les incubateurs. Ces derniers sont des lieux d’accompagnement des porteurs de projets et de jeunes entreprises innovantes, leur permettant de bénéficier d’aides, tant financières qu’en matière de compétences et d’expérience. La plupart de ces incubateurs sont à buts non lucratifs et liés à la recherche publique, permettant ainsi de créer un cadre favorable au processus d’innovation.

Un autre facteur primordial est la qualité du système de financement. Malheureusement, les conditions de crédits actuelles sont bien différentes de celles que connaissait Schumpeter, et rares sont les banques privées finançant des projets innovants, et donc risqués. Nous souhaitons alors, chers lecteurs, attirer votre attention sur les organismes, tels que la Banque Publique d’Investissement dont la mission est d’aider les PME à se financer, que ce soit à travers des prêts à taux 0 ou des subventions, mais aussi en réalisant une mission de conseil à leur égard.

En filigrane de ces moyens disponibles, apparaissent évidemment le rôle des institutions, que ce soit l’État lui-même, proposant tout un panel d’aide, qu’il s’agisse de subventions, de crédits d’impôt ou de statuts spéciaux comme celui de la jeune entreprise innovante (JEI), ou que cela provienne d’instances plus globales telles que l’Union Européenne dont les fonds structurels doivent créer un effet de levier sur les aides déjà mises en place par l’État.

Une autre question qui apparait là est celle du conseil et des compétences. En effet, l’entrepreneur n’étant pas omniscient, comment lui permettre d’accéder de se former et d’acquérir de l’expérience ? Doit-il forcément créer une spin-off, c’est-à-dire son entreprise doit-elle obligatoirement être une bouture à partir d’un autre organisme ou firme afin d’espérer survivre ? Et dans la firme innovante, l’action de l’entrepreneur est-elle celle qui importe vraiment ? Nullement, et pour illustrer cette affirmation, je vous invite à lire l’article de D. Foray et J. Mairesse éds, Innovations et performances : approches interdisciplinaires, qui s’intéressent notamment aux relations entre compétences et innovations. Dans cette perspective, comment l’entrepreneur peut-il alors former autour de lui une équipe compétente et expérimentée, capable de le seconder au mieux ?

 

Nous vous avons donné quelques pistes concernant les outils permettant à l’entrepreneur d’innover, mais une autre question demeure : quelles sont les motivations et incitations à l’innovation ?

S’agit-il seulement de générer du profit, de dégager – terme schumpetérien – une rente de monopole ? C’est-à-dire de dégager des bénéfices à travers des gains de productivité ou la création de nouveaux marchés. Quid alors des entreprises telles que Facebook et Google dont la majorité des recettes se fondent en réalité sur des activités annexes et non sur leur activité principale ? S’agit-il alors de distancer et de se créer un avantage par rapport à ses concurrents, afin de n’être pas le perdant de l’impitoyable processus de destruction créatrice ?

Une autre piste défendue par Schumpeter serait celle de la « volonté de créer un empire », de laisser son empreinte dans la société. Comment ne pas alors penser à des figures emblématiques telles que Steve Jobs ou Bill Gates ?

Nous pouvons également avancer l’existence d’un effet puzzle, comme mis en lumière sur le compte des chercheurs dans le domaine public. C’est l’idée que la recherche de nouvelles combinaisons, de nouvelles idées et concepts se justifient par elle-même et sont, en réalité, source de plaisir et de satisfaction pour celui qui cherche, que ce soit en laboratoire ou, en ce qui concerne notre entrepreneur, dans la sphère de son entreprise, où finalement le plaisir de trouver la solution à un problème est d’ores et déjà une motivation qui se suffit à elle-même.

 

Aurore Greiner et Nastasya Winckel

Faculté de Sciences Économiques et de Gestion de Strasbourg.

 

Pour en savoir plus :

 

Article de Cohendet, M. Farcot et J. Pénin Entre incitation et coordination : repenser le rôle économique du brevet d’invention dans une économie fondée sur la connaissance

J. West et S. Gallagher : Challenges of open innovation : the paradox of firm investment in open-source software

Julie TIXIER Pôles de compétitivité et Gestion des Compétences : l’innovation au cœur du processus

 

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