L’économie est une science lugubre

Les économistes n’avaient pas prévu la crise et pourtant ils l’analysent. Les économistes n’arrivent pas à lutter contre le chômage et pourtant ils en parlent. Les économistes veulent de la croissance et pourtant ils la contraignent. Comment une science aussi formalisée et modélisée que l’économie rend-t-elle compte d’un monde si différent de la réalité ? Un monde qui est si obscur ?

En 1849, l’historien Ecossais Thomas Carlyle désigna l’économie comme « une science lugubre ». « Ce n’est pas une science gaie […], [l’économie] est terne […] et particulièrement abjecte et déprimante. Nous pourrions la qualifier, en guise de distinction, de science lugubre ». Ce raisonnement peut encore subsister pour la plupart des observateurs. L’économie tente toujours de justifier l’impossible, l’impardonnable, seulement à partir de considérations théoriques.

En 1848, des économistes[1] montrèrent l’erreur de l’abolition de l’esclavage, car laissé au seul règne du marché, les anciens esclaves subiront des conditions humaines pires qu’à l’époque de la servitude. Aujourd’hui encore, les économistes justifient la rigueur, la crise ou les coupes dans les dépenses publiques, certains vont même jusqu’à considérer que les inégalités sont justes dans la mesure où elles n’arrivent que par l’action intentionnelle de l’agent.

DES FONDEMENTS THÉORIQUES

Ce qui compte ce sont les hypothèses initiales : comment doit être appréhendé le raisonnement ? A partir de quel équilibre ? Selon quelle école ? L’économie n’est pas, et ne sera jamais, une science exacte, tout part de l’idéologie et de la croyance des fidèles. Aucune politique économique n’a su montrer son efficacité et à chaque fois qu’une décision est prise, il y a toujours un opposant universitaire pour montrer l’aveuglement.

D’ailleurs, si l’économie était véritablement une science pure, où chacun de ses modèles formalisés, chacune de ses fonctions mathématiques, présentaient une efficience quasi-parfaite, il n’y aurait plus d’économistes.

Revenons à la prophétie de John Maynard Keynes. En 1936, lorsque le célèbre intellectuel Anglais publia « La théorie générale », il prophétisa la fin de l’économie politique dans 100 ans, si toutes ses propositions étaient respectées. Comme le marché est capable, par le mécanisme d’ajustement automatique, de se réguler seul mais, puisqu’il est facteur de défaillances – nous sommes dans les années 1930 et la crise frappe de plein fouet les populations occidentales – l’Etat doit intervenir pour corriger les problèmes, à travers les stabilisateurs automatiques. Alors, tout rentrera dans l’ordre. Plus de chômage, plus de crise, plus de contrainte, plus d’inflation, bienvenue dans le meilleur des mondes…

L’ÉCONOMIE ET LE RÉEL

Or, cette prophétie est encore loin d’arriver : les thèses keynésiennes certes ne furent pas respectées après la guerre, et malgré l’intervention de l’Etat, malgré la montée des thèses libérales, les crises continuent et apparaissent comme consubstantielles au capitalisme. L’économie s’obstine à afficher sa volonté d’un changement, d’une réparation et un débat quotidien s’installe entre les tenants d’une planification et les partisans des thèses libérales et néo-keynésiennes du marché-roi.

En ce sens, personne n’a raison, personne n’a tort, puisque personne n’a jamais su trouver la réponse. D’ailleurs, si elle existait, il n’y aurait plus d’économiste, et la prophétie de Keynes se vérifierait. L’économie n’est ni une science exacte ni une science gaie, elle n’apporte aucune réponse précise, tout n’est qu’affaire d’idéologie dans les débats qui opposent les professionnels de la matière. Même les prévisions sont erronées, quelleP.10-11 Économie internationale – Réforme pétrolière au Mexique – bond du siècle ou recul d’un siècle que soit la doctrine utilisée, toutes les estimations de l’avenir sont fausses, et quand bien même elles le seraient, la « prophétie auto-réalisatrice » est tout de suite soulevée.

Les économistes deviennent des partisans d’un ordre politique obscur et officieux, ce ne sont plus des scientifiques neutres et objectifs. Toutes leurs décisions, leurs recommandations, leurs conseils sont pris sous l’aune d’hypothèses prédéfinies. Pour une même question, selon son opinion et sa classe, on peut apporter des réponses totalement opposées. L’économiste ressemble alors de plus en plus à un autiste[2] ignorant le monde qui l’entoure, incapable de sentiment altruiste et philanthropique, il devient la créature qu’il a lui-même créé : « l’homo economicus ».

EXEMPLES

Prenez un exemple : jeudi 6 février 2014, le gouvernement français, dans la lutte pour la protection de la biodiversité, prend la décision de détruire toutes les défenses d’éléphants du patrimoine. La réaction d’un économiste est de dire « quelle grave erreur ! ». En effet, le prix sur le marché, qu’il soit officiel ou officieux, est déterminé par la rencontre entre l’offre, fonction croissante des prix, et la demande, fonction décroissante des prix. Si, par une action parfaitement humaniste et respectable, l’offre venait à se réduire, en supprimant une partie du stock des défenses d’éléphants, le prix sur le marché noir devrait exploser. La demande dépassera l’offre et les trafiquants et braconniers seront incités à accélérer la production d’ivoire, donc le massacre d’éléphants.

C’est la même considération qui sévit lorsqu’on parle du marché de l’immobilier : les prix dans les grandes villes explosent et de plus en plus de ménages éprouvent de grandes difficultés à se loger. La ministre du logement de l’époque, Cécile Duflot, proposa, pour faire face à l’augmentation du prix, de bloquer les loyers. Or, économiquement, et seulement économiquement, c’est une faute. En effet, le prix est censé se réguler à travers le mécanisme du marché, à travers la relation de l’offre et de la demande. Si les loyers, par une décision politique, venaient à être rigides, les propriétaires et les investisseurs seraient désincités à venir sur le marché et à constituer l’offre. Une pénurie s’installerait, ce qui serait encore plus grave que la hausse des prix.

Et les footballeurs ? Ça ne choque personne une rémunération 1000 fois supérieure au SMIC ? Où le salaire moyen d’un joueur est de 40 000€ par mois alors que le salaire médian en France est seulement de 1 730€ ? Pour un économiste, en tout cas, il n’y a rien de choquant, ce n’est que la libre détermination du revenu sur un marché du travail non-faussé…

La rémunération est acceptable tant que les agents sont justement rétribués par rapport à ce qu’ils rapportent, par rapport à leur productivité marginale. Ainsi, comme le football est le sport le plus populaire du monde, supporté par des milliards de spectateurs sur Terre, chacun consommant et vivant football, les sportifs ne font que récupérer le fruit de leurs investissements. Lorsque Zlatan Ibrahimovic, le joueur phare suédois du PSG, reçoit un salaire de 15 millions d’euros par an, ce n’est que parce que des millions de personnes ont acheté son maillot, supporté son équipe et payé un abonnement au câble afin de regarder ses performances.

Donc rien de choquant pour l’économiste.

L’ECONOMIE ET LES SCIENCES HUMAINES

A travers tous ces exemples, on voit bien en quoi l’économie peut être qualifiée de science lugubre, elle n’a aucun égard humaniste, éthique ou moral. Les décisions et analyses sont toujours prises à partir d’hypothèses fondamentales hermétiques aux autres sciences humaines ; le massacre d’éléphants perdure mais il est contreproductif de détruire le stock d’ivoire, les loyers sont trop élevés mais les bloquer contraindrait encore plus le marché, les footballeurs sont trop payés mais c’est économiquement normal, …

Que faut-il faire alors ? Simplement ne pas donner trop d’importance aux économistes, relativiser leurs propos, les associer aux autres disciplines des sciences humaines. Il faut comprendre les phénomènes à partir de toutes les variables, toutes les hypothèses, toutes les idéologies.

A trop vouloir se baser sur l’économie, on en oublie l’essentiel, on se retrouve aveuglé par l’hermétisme et l’occultisme d’une science encore jeune. Le futur passe par la pluridisciplinarité des sciences humaines.

Pierre Rondeau @Lasciencedufoot

Pour aller plus loin

Les stratégies absurdes, Maya Beauvallet, Edition Seuil, 2009.

Les théories économiques : petit manuel hétérodoxe, Liêm Hoang-Ngoc, Edition La Dispute, 2011.

Sexe, drogue et économie, Alexandre Delaigue, Stéphane Menia, Edition Pearson, 2013.

[1] « Si « esclave » signifie essentiellement « serviteur engagé à vie », ou par contrat à longue durée non aisément dissoluble, je pose la question : est-ce que, parmi toutes les affaires humaines, un « contrat à longue durée » n’est pas précisément le type de contrat que l’on recherche, une fois qu’on a trouvé les bonnes clauses ? Être un serviteur engagé à vie, si les bonnes clauses ont été spécifiées (ce que je ne prétends pas), me semble bien préférable à être un serviteur engagé pour un mois, ou engagé par un contrat qui peut être dénoncé au jour le jour. » (Thomas Carlyle, Occasional Discourse on the Negro Question, 1849)

[2] “Autisme économique”: mouvement créé en 2001 par des étudiants de l’ENS pour s’opposer à la mathématisation de l’économie: Autisme-Economie.org

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*