Le marché des organes, un marché comme un autre ?

Ici, une détresse. La maladie est diagnostiquée, la seule solution est la greffe d’organe, il faut trouver un donneur compatible. Là, une autre détresse. Une famille appauvrie attirée par l’argent, on vend un rein pour rembourser une dette. Là encore, un donneur qui souhaite aider un malade de sa famille, une famille qui accepte qu’on prélève les organes du jeune défunt. La transplantation d’organe est devenue une opération courante grâce aux progrès de la médecine mais il existe aujourd’hui une grave pénurie d’organe. Pour remédier à cette pénurie, le prix Nobel Gary Becker propose de payer les donneur pour les inciter à être plus nombreux. Mais ce commerce d’organe pose à un problème moral : peut-on disposer de son corps comme d’un simple bien ? Puis-je vendre une partie de mon corps ?

Le marché des organes est-il un marché comme les autres ?

Si l’on se réfère au sociologue et économiste Weber, « On doit parler de marché dès que, ne serait-ce que d’un côté, une majorité des candidats à l’échanges entrent en concurrence pour des chances d’échanges ». Le marché se définit ainsi comme une concurrence, une lutte dite « pacifique » car dépourvue de violence physique pour des opportunités. Cette lutte oppose l’ensemble des demandeurs entre eux et l’ensemble des offreurs entre eux. Elle sélectionne alors un offreur et un demandeur particuliers susceptibles de procéder à un échange. Pour qu’un marché existe il faut que les acteurs qui échangent sachent que les transferts de propriété qui résultent de cet échange seront acceptés par leurs partenaires potentiels. Ils doivent donc s’accorder sur ce qu’il faut faire, ce qu’il est permis et ce qu’il est interdit de faire.

Le marché est aussi un moyen de « faire société ». C’est une communauté fondée par des « actions en entente », c’est à dire une action coordonnée par les individus « à travers des accords explicites, des sous-entendus, des attentes qui se déploient comme si un ordre existait ». Le marché repose sur des « sociétisations » : il fonde une forme sociale minimale reposant sur des actions en communauté orientées d’après un ordre, lui-même défini de manière rationnelle en finalité. Ces dernières sont nommées  « actions en société ».

L’échange d’organes regroupe des demandeurs et des offreurs : il peut être tarifé, comme c’est illégal on parle de « trafic d’organes », ou gratuit on parle alors de « don d’organes ». Le don d’organe ne peut toutefois être considéré comme un marché au sens wébérien puisqu’il n’y a pas de concurrence entre l’ensemble des demandeurs et l’ensemble des offreurs. Il n’en est pas moins générateur d’actions en société puisqu’il s’agit bien d’une action coordonnée par les individus orientés d’après un ordre: l’ensemble de la législation codifiant les modalités du don d’organe. Cet ordre est lui même établi selon un but rationnel: organiser le don de la manière la plus juste et la plus efficace possible. Le don d’organe est aussi un ensemble d’actions d’ententes puisqu’il s’établit à travers des accords qui peuvent être explicites : donner tel organe. Il recourt aussi à des sous-entendus: l’acceptation du don par un donneur anonyme à un receveur anonyme. Il présente également des attentes qui se déploient comme si un ordre existait: le médecin respecte en général l’avis de la famille bien que la loi ne les y oblige pas.

Dans le modèle économique où l’organe est proprement une marchandise, l’échange se fait entre être vivants, pour raison de détresse économique : on appelle cela le spot market (« marché au comptant »). Le donneur négocie avec le greffé, avant que l’organisation médicale ne procède à la greffe. Cependant, le marché d’organe tel qu’on le trouve actuellement est unanimement rejeté, même par les partisans du marché. Pourquoi, dans ce cas, un tel marché existe-il?

A ce jour, on estime que le commerce illicite d’organes se maintient à un niveau relativement modeste dans les pays occidentaux. Cependant, aux vues des nouveaux progrès de la médecine, il est fort possible que le décalage entre l’offre et la demande d’organes continue de se creuser. En effet la proportion d’offreurs par rapport aux demandeurs est très faible. Cette pénurie conduit à une explosion des prix. D’autant plus que les malades sont prêts à payer le prix fort pour préserver leur vie. En 2012, rien qu’en France, 10 506 patients étaient en attente d’une greffe d’organe. Mais seul près d’un tiers des malades ont pu obtenir une greffe cette année là. Ce faible taux explique donc le recours au marché illégal de la vente d’organe. Aux États-Unis, alors que 13700 transplantations de rein ont été pratiquées en 2005, 65 000 personnes attendaient toujours leur tour au début de l’année 2006. On estime à 3 500 le nombre de patients américains qui meurent chaque année faute d’avoir reçu un rein à temps.

La mise en place d’un marché des organes apparait donc une nécessité : légaliser le marché permettrait d’augmenter le nombre de donneurs. Reste à fixer l’ordre qui permettrait de gérer celui-ci.

L’interdiction de vente d’organe entraîne de nombreuses dérives.

En Chine, il est fait état de prélèvements sauvages d’organes sur des prisonniers. Dans la plupart des cas, des médecins prélèvent leurs organes vitaux, leurs cornées ou leurs peaux après leurs exécutions. Pourtant, dans un cas, les reins d’un homme lui ont été prélevés alors qu’il était vivant. Selon Amnesty International, 90% des organes transplantées en Chine proviendraient de ces prisonniers. Les prix pratiqués sont exorbitants (62000 $ le rein ou 150000 $ le poumon). Mais, puisque la pénurie d’organe a atteint un niveau mondial, la Chine est devenue un important marché, au cœur de ce « tourisme de transplantation ». La famille des exécutés n’est pas contactée et informée de ces prélèvements. Les hauts fonctionnaires chinois seraient prioritaires dans l’attribution de ces organes. Cela peut expliquer pourquoi le gouvernement chinois ne fait rien pour contrer ce trafic, alors qu’il en est informé.

Cet exemple illustre bien l’idée que le marché des organes n’est pas un marché comme les autres. Les organes ont été prélevés sans obtenir le consentement antérieur des donneurs ou de la famille. Pire, cette dernière n’en est pas informée. C’est un marché qui implique un tiers non actant dans celui-ci : le donneur devient un simple objet échangeable et non un offreur, à la différence d’un donneur volontaire.

Ces prélèvements se font en l’absence totale d’éthique et d’hygiène. En Inde, où un important trafic d’organes a été découvert, les « donneurs » décèdent la plupart du temps des suites de leur intervention. Ceux qui survivent gardent à vie de douloureuses séquelles. Les techniques médicales sont coûteuses et non maîtrisées par tous les médecins indiens. Les annonces concernant les ventes d’organes sont publiées dans des journaux, ce qui montre bien la banalité de ces pratiques. De plus, les trafiquants semblent ne s’être fixé aucune limite morale. Ils convainquent de pauvres paysans, quand ce ne sont pas de jeunes enfants, de se faire ôter un rein. Alors qu’on leur fait miroiter une participation aux gains, ils ne reçoivent qu’entre 1000 et 2000$ sur les 85000$ que dépensent en moyenne les occidentaux pour obtenir un organe. Le reste est conservé par les médecins et les trafiquants. Mais, la rémunération promise est une motivation assez forte pour les y pousser. Pour preuve, un bidonville indien s’est spécialisé dans le trafic d’organe : il a été baptisé « Kidney Village ». Dans son livre, Voleurs d’organes, la journaliste Marie-Monique Robin traite des trafics d’organes en Amériques et en Europe. Elle décrit le cas d’un enfant colombien, à qui on aurait ôté ses yeux. Les enfants des rues sont souvent pris pour cible à cause de leur vulnérabilité et de leur pauvreté.

L’opportunité d’un gain peut pousser à de nombreuses dérives. Certains vont jusqu’à mettre en vente leurs organes sur des sites web. En 1999, le site « eBay » a arrêté la vente d’un rein humain. L’annonce stipulait : « Reins humains fonctionnels à vendre. Vous pouvez choisir n’importe lequel des deux. L’acheteur assumera tous les coûts médicaux et de transplantation. Évidemment, un seul rein est à vendre car j’ai besoin de l’autre pour survivre. Offre sérieuse ». Lorsque « eBay » a suspendu l’enchère, le rein avait atteint la somme de 5,7 millions de dollars. Un autre exemple : en Chine, un étudiant de 17 ans a proposé son rein contre 2000€ pour pouvoir s’acheter un iPad. Ces comportements contestables font fortement réagir ce qui prouve que vendre une partie de son corps n’est pas encore entré dans les mœurs.

Ce sera peut-être le cas si l’on suit la pensée de Gary Becker. Ce prix Nobel d’économie propose de payer les donneurs d’organes. La faiblesse de l’offre peut pousser les demandeurs à offrir n’importe quelle somme en échange d’un organe. En effet, le déséquilibre entre l’offre et la demande peut être résorbé pour peu qu’on y mette le prix. La rémunération doit toutefois être assez importante pour compenser la perte de revenu et les risques de l’opération. Il évalue le prix d’un rein à 15200 $, ce qui suffirait selon lui à augmenter de moitié le nombre de donneurs. Adam Smith remarquait déjà que les hommes aident plus facilement les autres lorsqu’ils y perçoivent un intérêt, plutôt que par simple altruisme…

Amélie Filbien

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*