Le Brésil, terre d’avenir ?

Le Brésil vit une formidable période de croissance. Sa métamorphose d’un pays en développement vers un statut de grande puissance mondiale se poursuit. Le pays, qui impressionne par son ambition, devra pour autant se choisir un futur.

Le Petit Journal de l’Economie revient sur l’ascension du Brésil, ainsi que sur les défis qu’il devra relever ces prochaines années pour confirmer son nouveau statut.

 

Propos introductifs

L’économie mondiale a vu ces dernières décennies l’émergence quasi-irrémédiable des puissances régionales du sud. Le Brésil représente parfaitement ce changement de l’ordre économique international.

Le pays pourrait devenir dans les années à venir une des plus grandes puissances mondiales. Il dispose d’une économie fleurissante et robuste : en témoigne les 4% de croissance prévus pour 2013. De nombreux chiffres sont avancés pour démontrer la bonne santé économique du pays.

Mais la présidente Dilma Rousseff devra relever un défi majeur : réussir à adapter son pays à ce futur statut.

Car si le Brésil interpelle par sa dimension, sa démographie, son économie, ses ressources et son potentiel, le pays va devoir réformer en profondeur plusieurs pans de sa législation. Plus encore, le pays devra maîtriser le risque inflationniste et les taux directeurs, garanties primordiales pour les investissements futurs. Enfin, le Brésil devra penser à sa population qui devra évoluer aussi vite que son pays.

L’objet de ce dossier du mois est de montrer le contraste entre les indicateurs d’une puissance en devenir, et les réformes structurelles nécessaires et finalement de s’interroger sur la capacité du Brésil à devenir la grande puissance mondiale annoncée.

 

UNE PUISSANCE EN DEVENIR

L’irrésistible ascension d’un pays-continent

« Ordem e progresso » (Ordre et progrès). Cette devise, inspirée des théories positivistes d’Auguste Comte, n’est pas présente sur le drapeau brésilien par hasard. Elle démontre un état d’esprit particulier qui règne au Brésil. Un état d’esprit tourné vers l’avenir, qui s’annonce plein de promesses pour ce pays-continent.

Pendant longtemps le Brésil a été considéré comme une terre d’avenir[1],[2] et l’actualité de ces dernières années tend à concrétiser cette tendance. Aujourd’hui, le pays dispose d’une démocratie saine, d’une monnaie stable et surtout d’une économie crédible.

Une économie de premier rang – opportunités du marché brésilien

Membre des “BRIC“ [3] (Brésil, Russie, Inde et Chine[4],[5]), le Brésil a longtemps été considéré comme un pays en voie de développement parmi d’autres. Aujourd’hui, le pays se présente comme disposant d’un fort potentiel avec un environnement économique très prometteur. Beaucoup d’investisseurs et d’observateurs attendaient de voir la réaction des “BRIC“, en plein essor, à la crise financière de 2008. Le Brésil a été frappé tardivement par la crise mondiale de 2008 mais en est sorti rapidement. Cet excellent signe de bonne santé économique est notamment dû au poids de matières premières dans l’économie Brésilienne.

 

Année 2008 2009 2010 2011 2012
Taux de Croissance Brésil 6% 0,3% 7,5% 7,5% 0,9%

 

‘La croissance s’est essoufflée en 2009 puis en 2012, sans surprise cependant[6], et en témoigne la reprise des années 2008-2009, le pays a bien résisté à la crise et est devenu l’un des pays les plus attractifs pour les investissements étrangers. Selon les dernières estimations du gouvernement, l’économie brésilienne devrait croître sur un rythme annuel moyen de 5,8% en 2013 et 2014[7] (incohérence avec les chiffres du tableau), et les futurs évènements sportifs et mondiaux que connaîtra le pays encouragent les analystes à penser qu’une forte croissance du PIB est possibles pour les quatre prochaines années.

La structure de la société brésilienne et son histoire font de ce pays un pays attractif. Dans les années à venir, des millions de citoyens vont continuer à basculer dans la classe moyenne. Et les secteurs porteurs ne manquent pas : automobile, services, matériel de transport, aéronautique, agroalimentaire, énergie, pharmacie.

La monnaie brésilienne est désormais stable (2,57 Reais pour 1 Euro), la dette contrôlée (le pays a remboursé sa dette au FMI pendant la présidence de Lula et la dette publique est de 40% du PIB en 2008) et l’inflation maîtrisée (5,9% sur les 12 derniers mois au 1er février 2011, même si l’inflation reste toujours une menace aux vues de la forte croissance). L’inflation a d’ailleurs augmenté fortement en février 2013 (0,6% en un mois) ce qui relance les débats sur la maîtrise inflationniste au Brésil.

 

Un poids lourd des ressources

L’un des principaux facteurs du faible impact de la crise sur le pays fut l’envolée du cours des matières dont le pays regorge : Soja, grains, huile, viandes, volailles, sucre, café, orange, farine, or, fer, maïs, bois…autant de ressources qui montrent la force de ce pays-continent, ferme du monde.

Le Brésil se présente comme un poids-lourd mondial des ressources énergétiques. Les gigantesques découvertes de pétrole ne font que confirmer ce constat. Plus encore, le pays tente d’imposer l’utilisation de l’éthanol comme carburant au niveau mondial. Cette source d’énergie non fossile (alcool extrait de la fermentation de la canne à sucre), qui équipe 85% des voitures neuves du pays, est moins chère que le pétrole et rejette cinq fois mois de gaz à effet de serre[8].

Depuis une dizaine d’années, le Brésil est autosuffisant en énergie (notamment en pétrole et en gaz). Ses ressources énergétiques sont particulièrement diversifiées puisqu’elles proviennent du pétrole (38%), de l’éthanol (30%) de l’hydro-électricité (15%) et du gaz naturel (10%)[9]. Plus encore, avec l’augmentation constante des découvertes de réserves énergétiques (gazières et surtout pétrolières, notamment au large de l’Etat de Rio en 2007), le Brésil devrait s’imposer dans quelques années comme l’un des plus gros exportateurs d’énergie du monde, tout en confortant les besoins futurs de son industrie. L’énorme potentiel pétrolier se présente comme un autre signe de la future prospérité de la puissance brésilienne.

 

Sur les devants de la scène mondiale

 

Avec l’organisation de la coupe du monde de Football en 2014[10] et des Jeux Olympiques en 2016[11], le pays s’apprête à être sur les devants de la scène mondiale. Cela confortera l’excellent positionnement diplomatique du pays qui revendique un siège au Conseil Permanent des Nations Unies. L’accueil de la coupe des confédérations et des Journées Mondiales de la Jeunesse démontre la capacité du pays à attirer les évènements d’ampleur internationale.

L’organisation de tels évènements incite à des améliorations des infrastructures considérables, à faire baisser les chiffres du crime, à donner à sa population un moral d’acier et un fort sentiment de fierté. Ces éléments réunis sont parfaits pour assurer une croissance fiable et pérenne.

Enfin, le Brésil continue à impressionner par la bonne santé de sa démocratie. L’élection de Dilma Roussef en 2009 marque la continuité des années Lula, et la stabilité de la participation électorale (99 millions de Brésiliens ont voté pour la dernière élection présidentielle, soit 82% de participation[12]). Reste que la démocratie brésilienne est toujours entachée par la corruption endémique du système brésilien (cf infra).

Si le Brésil se présente aujourd’hui comme un pays d’avenir et d’accueil des investissements mondiaux, il ne faut pas oublier qu’il reste un pays de forts contrastes, nourri de complexités structurelles et qui se doit de mettre en œuvre des réformes importantes concernant l’administration,  la fiscalité, le droit social et l’industrie principalement.

Le Brésil est donc à l’aube d’un nouveau défi : prolonger le climat économique actuel en garantissant un « cadre des affaires » protecteur et compétitif.

LE CADRE LEGAL, SUPPORT DE L’ACTIVITE ECONOMIQUE

Les réformes nécessaires

Le Brésil, « terre de contrastes » selon Jacques Attali[13], a déjà beaucoup évolué en 10 ans. Cependant, Lula da Silva est souvent jugé comme un homme de mouvement ayant dopé le moral de la nation sans avoir apporté de réformes en profondeur. S’il a apporté au Brésil son lot de nouveautés (Bourse de famille, Plan d’accélération à la croissance…), il est temps de réformer le pays pour que le modèle n’atteigne pas ses limites.

Les tâches endémiques du système

Le Brésil est un pays plein d’antagonismes et de paradoxes. Bien que disposant de nombreuses richesses et d’une très forte croissance, il reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Le Brésil a fort à faire pour changer cette image. D’énormes disparités de revenus engendrent de trop gros écarts de richesse au sein de la population. Au niveau national, la disparité entre le Sud du pays, riche et le Nord, beaucoup plus pauvre n’a de cesse de se creuser. Au niveau local, de très fortes inégalités frappent les habitants des grandes métropoles (en particulier Rio de Janeiro ou São Paulo).

Autre point négatif, la violence endémique et extrême qui mine le pays. L’abolition tardive de l’esclavage, la pauvreté, l’augmentation du trafic de drogues et d’armes de gros calibre et l’impunité sont les causes de la montée constante de la délinquance criminelle. Les homicides concluent souvent les conflits privés. L’augmentation du nombre de favelas dans les années 80 et 90 et l’accroissement des inégalités sont les autres facteurs des forts taux d’homicide.

La pacification du Brésil sera un élément essentiel des prochaines années. Pour un pays se présentant sur le devant de la scène mondiale, la logique du système de répression de la violence doit changer. Cela passe par la création de davantage d’unités de police pacificatrice (UPP) dans les favelas, par une diminution indispensable de la corruption dans la police et l’administration et par l’augmentation de l’efficacité de la justice.

Même si le pays reste la deuxième destination pour expatriés français, la violence devra être ramenée à niveau beaucoup plus bas.

La corruption fait également partie des points noirs du Brésil, au point que les parlementaires brésiliens ont adopté en juin 2010 la première loi anti-corruption de l’histoire du pays. Cette loi fut baptisée « ficha limpa » (fiche propre). L’objectif est d’endiguer une corruption traditionnelle qui entraîne népotisme, favoritisme ou clientélisme, et, de fait, ralentit les perspectives d’évolution du pays.

Ajouter à cela une administration procédurière et une complexité récurrente du système fédéral, et le Brésil pourrait rapidement ne pas offrir les garanties structurelles à son essor économique. Les lenteurs de l’administration, qui atteignent grandement la compétitivité et la productivité des entreprises, sont souvent décriées.

Enfin, la pression fiscale est globalement assez élevée au Brésil mais c’est surtout la très forte complexité du système fiscal brésilien qui est souvent critiquée. Ainsi, de nombreux investisseurs se heurtent à une logique différente de celle des pays de l’OCDE (dont le Brésil n’est pas membre). La standardisation de la fiscalité est un des grands chantiers de la présidence de Dilma Rousseff.

Un risque de surchauffe ?

La récente remontée de l’inflation a ravivé le souvenir des années cauchemardesques des années 90. La nouvelle présidente du pays a décidé de prendre en main le risque inflationniste en instaurant une politique budgétaire solide afin de freiner les craintes sur l’économie du pays. Au programme, d’ambitieuses coupes budgétaires (50 milliards de reais environ, soit 21 milliards d’euros) pour arriver à une baisse des dépenses de 2,7% par rapport à 2010 : les secteurs de la défense et la réduction des avantages fiscaux au profit de l’automobile et de l’électroménager sont les plus touchés, tandis que les dépenses sociales et le secteur public sont épargnés.

Économiquement, il est certain que la hausse des taux d’intérêt attirera toujours plus de capitaux étrangers. Certes, la devise restera forte mais sûrement survalorisée et pourrait conduire à un phénomène de désindustrialisation au Brésil.

L’arrivée de 35 millions de brésiliens au sein de la “classe moyenne“, les 45 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2010 (un record) et les taux directeurs de la banque centrale brésilienne sont des signes d’une abondance que le Brésil va devoir gérer à court-terme.

Au niveau de son économie, tous les paradoxes que présente le Brésil se retrouvent : d’un côté, l’importance des flux d’investissement et les perspectives de croissance du pays font du Brésil un pays d’avenir. De l’autre, ces mêmes mouvements font craindre une surchauffe, un emballement de l’économie.

Le Plan d’accélération de la croissance

Le PAC, programa de aceleração do Crescimento[14] (plan d’accélération de la croissance), a pour objectif de soutenir la croissance brésilienne en stimulant l’investissement privé par des mesures administratives et fiscales, développant les infrastructures dans les industries réputées pour leur effet d’entraînement (transport, énergie, construction) et réduisant les inégalités régionales (les Etats les plus pauvres recevront plus de ressources)[15].

Depuis 2010, le Brésil connait un second plan, après le premier lancé en 2007. (reformulation nécessaire) Le « PAC 2 » définit six axes prioritaires, notamment l’énergie, les transports et l’habitat populaire. Cet ambitieux plan d’investissements de 660 milliards d’euros sur six ans est essentiellement financé sur fonds publics. Les grands travaux d’infrastructures de ce programme sont, une fois encore, destinés à moderniser le pays et à soutenir des perspectives économiques déjà prometteuses.

Ce Plan d’accélération à la Croissance fait partie d’une série de grands Plans transversaux (Plan d’action en science, technologie et innovation, Politique de développement productif – PDP…) ayant pour but de régler les problématiques structurelles liées à sa croissance et d’ appuyer le développement de ses entreprises.

Investir au Brésil – implanter une structure au Brésil

Le code Napoléonien inspire beaucoup le droit civil brésilien qui a subi une évolution récente en 2002 avec son Código Civil. Le Code civil du Brésil réunit les dispositions de droit civil et droit commercial. Il s’inspire du code civil allemand avec une partie générale et une partie spéciale traitant des obligations, des droits réels de la famille, des successions et de l’entreprise. La lésion et la révision pour imprévision sont des possibilités offertes par le droit des contrats brésiliens. Par ailleurs, le Code s’inspire largement de la bonne foi du droit des contrats français, tout comme le droit de la responsabilité. Il est donc remarquable que la proximité de nos deux systèmes civilistes tende à favoriser les investissements entre les deux pays.

Mais les lourdeurs administratives, la corruption et l’obligation de faire authentifier tout document sont des obstacles considérables pour implanter une structure au Brésil. D’autant qu’il est obligatoire  d’opter pour le statut de société brésilienne pour s’implanter dans le pays. Les réglementations rigides du droit social brésilien empêchent une flexibilité nécessaire pour tout chef d’entreprise.

Encore, les méthodes de règlement des conflits sont encore très critiquées. Bruno de Cazalet, avocat-associé chez Gide Loyrette Nouel, avance que « l’arbitrage existe mais il exige une procédure purement brésilienne », le pays n’ayant toujours pas signé la convention du Cirdi (centre international de règlement des différends relatifs à l’investissement)[16].

Selon une enquête de la Société financière internationale, il est nécessaire de compter une centaine de jours en moyenne pour créer une société au Brésil, pour remplir les 18 procédures différentes nécessaires. Le « coût Brésil » se fait également sentir avec l’établissement de l’imposition (2600 heures en moyenne par an).

Cependant la démocratie brésilienne n’a que 25 ans et il est important d’avoir en mémoire l’état de délabrement dans lequel la dictature militaire a laissé le pays en 1986. Ainsi, le bilan économique, social et culturel du Brésil est particulièrement prometteur. Reste que le droit brésilien (en particulier le droit financier, le droit des biens, le droit commercial et fiscal et le droit social) est amené à changer en profondeur face aux enjeux du futur.

Adrien Chaltiel



[1] Déjà en 1941, Stefan Zweig

[2] Georges Clémenceau disait du Brésil « un pays en devenir et qui le restera longtemps»

[3] Terme est apparu pour la première fois dans les « Global Economics Papers » de la banque Goldman Sachs le 30 novembre 2001. Se définit comme une entité politico-diplomatique. Le chiffre de 6,3% de moyenne de croissance des 4 pays est annoncé pour 2013.

[4] L’occasion de rappeler que la Chine constitue le premier partenaire commercial du Brésil.

[5] Et aujourd’hui l’Afrique du Sud qui est convié aux réunions internationales des BRIC.

[6] La banque centrale du Brésil misait sur 1% de Croissance mi-2012

[7] www.diplomatie.gouv.fr

[8] Reste que pour produire l’éthanol, de larges cultures doivent être mises en place, parfois au détriment de la forêt. La lutte contre la déforestation est pour autant devenue une cause nationale au Brésil.

[9] T. Narciso, R. Ubiraci Sennes, “Brazil as an International Energy Player”, dans L. Brainard, L. Martinez-Diaz (dir.), op. cit., 2009, pp. 17-55.

[10] http://www.footballworldcupbrazil2014.com/

[11] http://www.rio2016.org.br/

[12] Site du tribunal supérieur électoral du Brésil – Tribunal Superior Eleitoral – statistiques des élections présidentielles de 2010 sur http://www.tse.gov.br/internet/eleicoes/eleicoes_2010.htm

[13] Interview dans l’émission « conversation d’avenir » sur la chaîne public Sénat

[15] Site de l’ambassade de France au Brésil

[16] Source – article de Olivier Razemon, la lettre des juristes d’affaires, « au Brésil, savoir bien s’entourer »

Nicolas Bouzou – La mondialisation et les pays en voie de développement

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