Interview de M. le Ministre Arnaud Montebourg

Monsieur le Ministre, après plus d’un an et demi à votre poste, comment allez-vous ?

 J’ai été nommé pour mener la difficile mais fascinante bataille du redressement productif. A partir du moment où notre combat avance, où les résultats sont là, oui, je vais bien. Et vous ?

 Quel premier bilan tirez-vous de votre action ? Quel regard portez-vous sur les actions entreprises par le Ministère du Redressement Productif au cours de l’année 2013 ? Quels sont vos objectifs et vos projets économiques pour l’année 2014 ?

 Mon ministère est celui de l’économie réelle, de la vie des gens au travail et des entreprises qui sont le carrefour des forces productives. Une entreprise, ce sont des salariés, des dirigeants, des actionnaires, et puis d’autres entreprises liées, sous-traitantes ou à l’inverse acheteuses. Nous combattons jour après jour le raccourci « entreprise égal patronat ».  Mon objectif, c’est de redresser la France grâce à l’alliance de ces forces productives à l’intérieur de chaque entreprise, dans le cadre de la politique de filière que j’ai réinvestie, mais aussi à l’international, pour que chaque entreprise française qui exporte ou qui va conquérir de nouveaux marchés à l’étranger puisse avoir un réel rôle d’entraînement et en faire bénéficier tout son écosystème.

 En cela, nous avons réussi ! La politique industrielle a été réorganisée filière par filière et j’ai lancé les 34 plans de la Nouvelle France industrielle par lesquelles la France se réinvente. Nous posons les bases de la France de dans vingt ans. Nous avons mis l’accent sur les secteurs d’avenir, ceux qui auront un effet moteur sur la croissance et qui bouleverseront aussi durablement nos modes de vie. Les acteurs se parlent, travaillent ensemble. Nous nous sommes également battus pour protéger nos emplois industriels. Les chiffres sont parlants : fin 2013, on comptait près de 171 000 emplois préservés sur les quelques 194 000 qui étaient menacés depuis mai 2012, grâce à l’action des Commissaires au Redressement Productif (CRP). En 2014, nous continuerons notre action défensive, avec l’endiguement des plans sociaux et la recherche de solutions pour les entreprises en difficulté qui nous saisissent. Les plans industriels seront sur les rails, après la validation de leurs feuilles de route.

 Votre Ministère n’existait pas auparavant. Après plus d’un an et demi d’exercice, pourriez-vous nous préciser les contours effectifs de votre mission ? Quel est le rôle du Ministère ?

 C’est le retour d’un ministère en charge de l’industrie de plein exercice au cœur de Bercy. Savez-vous qu’entre 1997 et 2012, c’est-à-dire 15 ans, l’industrie n’a pas eu le droit à un ministère dédié ? Je regrette que pendant une décennie, nous ayons laissé se développer le mythe d’une France sans usines, malgré les voix qui alertaient sur le fait qu’un pays sans industrie est un pays qui se meurt ! Or, abandonner l’industrie, c’est déclarer forfait sur le champ de bataille de l’économie. Sans industrie, ce sont les services directement ou indirectement liés qui s’effondrent, la pyramide des salaires qui se polarise au détriment des salaires moyens, la recherche et développement qui s’effrite, elle dont le succès est tant lié à la proximité entre recherche fondamentale, industrialisation et production. La France a les moyens d’inverser la tendance de la désindustrialisation, et nous le prouvons tous les jours.

 Comment le Ministère du redressement productif peut-il contribuer à la lutte contre le chômage des jeunes ? Quelles sont les mesures à mettre en place pour lutter contre ce fléau qui existe depuis de trop nombreuses années ?

 Pour lutter contre le chômage des jeunes, il faut lutter pour la réindustrialisation du pays et pour la croissance. Bien sûr, des mesures spécifiques doivent parallèlement être mises en œuvre pour faciliter l’entrée des jeunes sur le marché du travail et mettre davantage en adéquation les besoins des employeurs, des territoires et les qualifications. Ainsi, adapter l’offre de formation professionnelle aux dynamiques industrielles territoriales constitue une priorité pour le redressement productif. Les « Campus des métiers et des qualifications » organisés en réseau entre établissements d’enseignement, laboratoires de recherche et entreprises pour développer de manière coordonnée des parcours de formation initiale et continue, sont un bon modèle de ce que l’on peut faire de plus efficace. Ces campus sont centrés sur un secteur d’activité défini en référence à la stratégie nationale de filières impulsée par mon ministère.  Un excellent exemple en est le Campus d’Oyonnax, au cœur du technopôle  « plasturgie », que j’ai visité avec Vincent Peillon, Ministre de l’Education Nationale.

 D’après un récent rapport de la Cnuced, les investissements directs étrangers (IDE) vers la France se sont effondrés de 77%. Ceci démontre une forte hésitation des industries à investir en France ; quels sont, selon vous, les mesures à mettre en place pour endiguer ce phénomène et inverser la tendance ?

 Je serai prudent avant de tirer des conclusions trop hâtives à la seule lecture de ces chiffres, qui sont souvent soumis à d’importantes révisions par rapport à leur première version. En outre, les données de la CNUCED intègrent des opérations financières, telles que les fusions-acquisitions ainsi que les flux financiers intra-groupes : elles ne se focalisent pas sur les investissements créateurs d’emplois mais prennent en compte tous les mouvements financiers. Résultat, des pays non industrialisés se retrouvent très bien classés. C’est le cas par exemple du paradis fiscal que sont les Iles Vierges Britanniques.

 Cela ne veut pas pour autant dire que nous devons rester les bras croisés. La France doit rester le pays de l’hospitalité industrielle : première destination européenne des investissements industriels, elle accueille sur son sol plus de 20.000 entreprises étrangères, représentant près de deux millions d’emplois. Chaque année, on compte 700 décisions de localisation d’investissements étrangers. Nous devons continuer à rester attractifs, et c’est pourquoi nous avons sanctuarisé le Crédit d’Impôt Recherche, mis en place le CICE et lancé le Pacte de Responsabilité, mesures bénéficiant aux entreprises de toutes nationalités implantées en France. Enfin, nous devons continuer à renforcer ce qui fait de la France un pays attractif : des infrastructures de qualité, une main d’œuvre bien formée et productive et un environnement favorable à la recherche et à l’innovation

 Le made in France caractérise-t-il une volonté protectionniste ? Peu d’exemples d’efficacité de mesures protectionnistes existent dans l’histoire économique. Pourtant, régulièrement, l’envie de prendre de telles mesures semble resurgir. Quelle est votre position sur ce point ?

 Je ne suis pas pour un protectionnisme bête et méchant, je suis favorable à un protectionnisme moderne aux frontières de l’Europe, ciblant les produits fabriqués dans des conditions de travail inacceptables, ne respectant pas les règles du Bureau International du Travail, ou contenant une forte empreinte environnementale. Par ailleurs, la monnaie qui détermine en partie les termes de l’échange, doit être aussi un levier de notre croissance visant à soutenir notre production et nos exportations. Les grandes nations industrielles, Etats-Unis et Chine en tête, l’ont bien compris, et l’utilisent massivement. Le mandat de la BCE est trop rigide, ce qui l’empêche d’être efficace dans la guerre des monnaies et de soutenir notre industrie.

 Quant au made in France, ce n’est pas le repli sur soi. C’est l’émergence d’un système économique de circuits courts, respectueux de l’environnement et des travailleurs, permettant le rapprochement entre les producteurs et les consommateurs. C’est un modèle qui s’inscrit dans la modération de la mondialisation néo-libérale qui a précipité les vieux pays industrialisés dans la spirale de la déflation salariale et de la remise en cause des règles sociales et environnementales. L’avenir pour nos économies et sociétés, c’est de franchir le cap de la transition écologique et énergétique, et cela ne peut continuer si nous continuons à laisser partir nos entreprises à l’autre bout du monde pour fabriquer des produits qu’elles réimporteront ensuite au prix des millions de mètres cubes de CO².

 En quoi l’Union Européenne peut-elle contribuer au redressement productif ?

 Si nous construisons l’Europe, c’est pour être plus forts ensembles, par pour nous mettre mutuellement des bâtons dans les roues. Or, aujourd’hui, les conceptions dogmatiques de la Commission constituent un garrot qui étouffe nos entreprises. Interdire à chacun d’entre nous de faire quoi que ce soit, ou presque, cela ne revient qu’à mettre des menottes et des entraves à nos industries dans la compétition mondiale pendant que nos concurrents sont encouragés à se doper pour courir plus vite.

 Notre objectif doit être de  ramener l’industrie européenne à 20% de notre PIB. Pour cela, il faut que l’Union ne soit plus un frein aux politiques industrielles, mais en devienne un levier. Au moins quatre grandes séries de réformes sont nécessaires : refondre le système d’encadrement des aides d’Etat ; agir pour faire baisser le prix de l’énergie sur notre continent ;  agir sur le niveau de l’euro ; exiger de nos partenaires commerciaux une pleine réciprocité dans les échanges, notamment en limitant l’accès aux marchés publics européens aux pays qui ne nous permettent pas d’entrer sur les leurs.

 Selon vous, quelle doit être la place des Start-Up dans la relance de l’économie ? Quelles sont les mesures à mettre en place pour favoriser et accélérer leur création et surtout leur pérennité ?

 Les jeunes entreprises innovantes sont essentielles à la croissance, à l’emploi, mais aussi à la montée en gamme de notre économie. La France peut devenir une « start-up République ». Pour cela, j’ai confié plusieurs de mes 34 plans industriels à des start-ups, en particulier dans les secteurs émergents comme les objets connectés ou les nouveaux dispositifs médicaux. J’ai aussi lancé en novembre dernier un programme volontariste, conçu par ma ministre déléguée Fleur Pellerin, « la Nouvelle Donne pour l’Innovation ». Ce programme repose sur la mobilisation du capital-risque, la consolidation des Fonds d’Investissement de Proximité, des Fonds Communs de Placement dans l’Innovation et du corporate venture, ainsi que sur un recours au design comme levier de compétitivité et un travail de sensibilisation et d’accompagnement auprès des jeunes.

 J’ai rencontré il y a quelques semaines des entrepreneurs français implantés dans la Silicon Valley. J’en retiens qu’ils sont en demande d’un écosystème où la prise de risque est valorisée, et où un échec n’est jamais définitif,  un état d’esprit que nous devons développer en France. Nous avons d’ailleurs supprimé le fichage « 040 » de la Banque de France qui concernait les faillites sans faute de gestion et marquait d’un sceau indélébile les entrepreneurs. C’est un message très fort : l’accident de parcours, doit être un catalyseur pour de futures réussites et non pas un marqueur d’exclusion. En revanche, je crois que nous devons davantage que les Américains tirer les leçons de l’éclatement de la bulle internet des années 2000 : le but ne peut pas être de créer un maximum de start-ups qui s’évaporeront en quelques mois. Nous devons travailler sur la pérennisation de leur activité, avec une articulation intelligente avec les entreprises plus importantes en évitant à tout prix le modèle Yahoo de vampirisation des starts-ups.

 Les services de santé publique estiment que les particules dans l’air pourraient causer dans l’avenir des dommages très importants pour la santé publique ; on évalue entre 20 et 30 milliards les coûts de cette pollution atmosphérique sur le bien-être des individus dans le futur. Le diesel est l’un des principaux facteurs d’émission de particules fines. Pourtant la France exonère les industriels français de l’automobile afin de favoriser leur vente. Comment concilier volonté de création et maintient d’emploi et risque pour les générations futures ? N’y a-t-il pas une contradiction entre court et long terme ?

 C’est inexact : les constructeurs automobiles français ne sont pas exonérés. L’ensemble des véhicules neufs commercialisés en Europe est soumis à une réglementation qui impose une valeur maximale d’émission de particules. Depuis le 1er janvier 2011, ce plafond est fixé à 5 mg par kilomètre pour les véhicules Diesel, soit une division par dix depuis 2001, pour être maintenant identique à celui qui s’applique aux véhicules essence. C’est donc un effort considérable qu’ont réalisé les industriels, et notamment Renault et PSA: selon l’Ademe, les filtres qui équipent les véhicules Diesel neufs depuis janvier 2011 permettent d’éliminer au moins 95 % des particules en masse, ce qui les ramène à un niveau équivalent à celui des moteurs à essence. L’effort va se poursuivre, avec une nouvelle étape réglementaire dès 2014 pour les nouveaux véhicules et en 2015 pour l’ensemble des véhicules neufs.

 Pour aller plus loin, il faut passer à une nouvelle génération de véhicules. Nous y sommes engagés, avec les industriels, constructeurs et équipementiers, avec l’objectif de développer et diffuser largement les véhicules 100 % électriques et les véhicules hybrides. Dans le cadre du plan automobile, j’ai obtenu de conforter les aides à l’achat de ces véhicules, les bonus, qui ont été augmentés significativement, à 6 300 € pour l’électrique et à 3 300 € pour les hybrides. Dans le cadre des 34 plans, nous avons également lancé une action prioritaire sur le développement et la commercialisation avant 2020 de véhicules consommant moins de deux litres aux 100 kilomètres, dont les émissions polluantes et de CO2 seront fortement réduites.

 Quelles sont vos ambitions futures ? (en tant que Ministre et après…)

 Je suis passionné par ma tâche. C’est au Ministère du Redressement Productif que se mène chaque jour la bataille pour protéger nos outils industriels, améliorer la compétitivité de nos entreprises et favoriser la production en France. Ces batailles sont de celles qui remettront notre pays sur le chemin de la croissance et de l’emploi et je m’y consacre totalement. Vous connaissez l’adage : « à chaque jour suffit sa peine ». Pour la suite, nous verrons donc en temps voulu !

Interview réalisée par (dans l’ordre alphabétique)

Maxime Cohen
Alexis Dana
Paul Miazga
Pierre Rondeau

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