Interview de M. Nicolas Bouzou

Nicolas Bouzou est un économiste français. Il est directeur de l’entreprise Asterès, société de conseil qu’il a fondé en 2006. Il est également chroniqueur sur plusieurs chaines de radio, ainsi que sur la chaine de télévision Canal Plus, dans l’émission « La matinale ».

Pensez-vous que le made in France peut relancer la consommation française ?

Aujourd’hui, on est dans une économie qui est très mondialisée, avec des chaines de valeurs très fractionnées : on ne connait plus l’origine géographique des produits. C’est pour cela que l’on va essayer de mettre en place un label, pour essayer de repérer les produits qui pour l’essentiel sont produits, fabriqués et assemblés en France. L’idée du made in France est assez compliquée, quand on regarde cela dans le détail, car il faut identifier l’origine géographique d’un produit. Honnêtement, je ne sais pas si cela a beaucoup de sens, car si l’on prend un stylo, par exemple, les différentes parties sont produites et conçues dans différents pays. Est-ce que le made in France peut permettre de relancer la consommation française ? C’est un argument marketing qui peut permettre de déplacer un peu de consommation, mais à mon avis, c’est extrêmement marginal. Ce qui importe pour le consommateur, c’est le rapport qualité-prix. Si on améliore le rapport qualité-prix des produits français, soit en améliorant leur qualité, soit en diminuant leur prix, on aura à mon avis des leviers plus importants que si l’on mettait en place un simple label made in France.

Donc c’est très bien, à mon avis il faut le faire, mais il ne faut pas non plus trop en attendre, cela me paraît un peu marginal en matière de consommation.

 

Nous avons un thème sur le développement durable et la responsabilité sociale des entreprises en temps de crise. Pensez-vous que ce sont des objectifs tenables pour les entreprises dans le contexte français ?

Non seulement c’est tenable, mais c’est plus que jamais nécessaire. Il n’y a aucune opposition entre l’économie et le développement durable : c’est un peu la même discipline puisque l’économie c’est la science des ressources rares, et l’écologie c’est aussi la science des ressources rares. Dans des périodes de turbulences économiques, l’un des grands leviers pour faire du business, c’est de s’appuyer sur le développement durable : il faut trouver des moyens de produire les plus économes possibles, et en faire un argument de vente. On le voit bien, les entreprises qui ont aujourd’hui de bonnes performances financières, ce sont les entreprises qui, en général, ont mis en place des procédés de développement durable en matière de ressources rares. Une entreprise a tout intérêt à faire des économies là-dessus, et il n’est pas interdit de le faire savoir aux consommateurs.

 

Nous abordons l’émergence de nouvelles puissances, et notamment du Brésil. La question que l’on peut se poser : le Brésil mérite-t-il la confiance des investisseurs ?

Parmi les pays émergents, je pense que le Brésil est l’un de ceux qui est le plus prometteur, pour deux raisons. Premièrement, le Brésil est un pays d’innovation, de créativité. On voit bien que dans les grands pays émergents, ce qui va finalement déterminer la croissance économique durant les prochaines années, c’est la croissance du progrès technique, et le Brésil est très bien armé pour cela. Notamment dans le domaine du développement durable, le Brésil a des performances qui sont vraiment extrêmement intéressantes, c’est un pays de créativité et d’innovation, un pays très jeune, très entreprenant. Deuxièmement, c’est une démocratie, ce qui constitue un point très important : cela signifie qu’il n’aura pas à vivre sa transition démocratique, à la différence de la Chine, ou de ce qui se passe actuellement dans les pays du Maghreb, puisque sa transition démocratique est déjà faite. Donc parmi tous les grands pays émergents, c’est l’un de ceux qui me paraît le plus prometteur, et l’un de ceux avec lesquels j’ai le plus de plaisir à travailler.

 

Nous avons un contributeur qui questionne la notion d’efficience des marchés financiers, sur la question de l’homogénéité de la répartition de l’information. Pensez-vous que cette hypothèse d’information homogène et d’efficience des marchés financiers est respectée aujourd’hui ?

L’hypothèse d’information homogène, je dirais par définition non. La théorie économique voudrait que l’information soit parfaitement homogène, mais c’est un idéal : dans les faits, cela ne peut être le cas, car il y a forcément des gens qui sont plus ou moins bien informés sur la situation économique d’un pays, et cela va avoir un impact sur les entreprises cotées, sans d’ailleurs forcément tomber dans le délit d’initié. Mais néanmoins, l’information sera imparfaitement homogène.

Quant à la notion d’efficience des marchés, c’est un peu différent : c’est l’idée selon laquelle les prix des titres côtés intègrent immédiatement l’ensemble de l’information disponible. Mais même si vous avez une hypothèse d’efficience des marchés, on peut tout de même avoir un équilibre. Mais au fur et à mesure du temps, la nature de l’information peut changer. Vous pouvez avoir un type d’information positif puis, d’un seul coup, un type d’information extrêmement négatif face à une crise, mais la crise en fait est liée à l’hypothèse d’efficience elle-même, tout simplement parce que le marché intègre ce nouveau type d’information. Donc la notion d’efficience c’est une chose, elle n’est pas souvent respectée, mais même si les marchés sont parfaitement efficients, cela n’empêche pas l’équilibre au contraire.

 

Vous avez conseillez récemment à Apple de créer une banque. Est ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur ce qui se cache derrière ce conseil ?

Quand on réfléchit à ce qui crée l’avantage compétitif d’Apple, qu’est ce qui fait  que les produits Apple sont appréciés dans le monde entier, qu’ils se vendent beaucoup en dépit de leur prix élevés,  cela revient à se demander qu’est-ce qui différencie Apple de ses concurrents, Samsung, Nokia ou Microsoft ? C’est moins une question technologique, que la capacité à produire des produits extrêmement simples dans des domaines technologiquement complexes,  qui vont pouvoir être utilisés par tout le monde : c’est ça la force d’Apple. Donc c’est un actif que l’on peut transposer dans d’autres secteurs que le secteur informatique, et c’est notamment  un actif que l’on peut transposer à la finance. Car la finance et la banque sont des secteurs qui sont en pleine crise de confiance vis-à-vis de l’opinion, notamment parce qu’on considère qu’on a vendu aux épargnants, ces dernières années, des produits qui étaient trop complexes, des produits qui cachaient quelque chose. Or la grande force d’Apple, c’est d’arriver à faire simple. Donc Apple, avec son patrimoine génétique, son ADN, pourrait parfaitement investir le secteur de la banque. Il serait sans doute en capacité de le faire auprès d’un grand publique.

 

Enfin, auriez-vous quelques mots à nous dire sur notre initiative, LPJE ?

Je soutiens LPJE car ce qu’il faut absolument arriver à faire, c’est redonner le goût de l’économie, redonner le goût du progrès. Le gouvernement fait ce que l’opinion publique lui demande de faire. Donc si l’on veut vraiment se préparer un avenir qui soit prospère, ce qui passe évidemment par l’économie comme principal input, il faut absolument qu’on arrive à faire cette pédagogie. Il faut que l’on redonne goût à la croissance et au progrès. Il faut donc passer par l’opinion publique. Toutes les initiatives qui se font le relai de la bonne économie méritent donc évidemment d’être soutenues.

 

Quelle serait notre valeur ajoutée par rapport à l’enseignement supérieur de l’économie ? Que peut-on apporter de plus ?

Ce que vous pouvez apporter en plus, c’est le pont entre l’enseignement universitaire et le monde réel, vous pouvez être dans l’innovation au sens propre.

Annabelle RAMANANTSOA

Avec la participation de Jean-Christophe BIANIC et Anicette MASSANGA

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