Instauration d’un revenu universel de base : utopique ou réaliste ?

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La subsistance garantie pour tous ; il s’agit du principal but de l’instauration du revenu de base universel. Cependant, son application en France est-elle réellement possible ou relève-t-elle de l’utopie ?

Le 6 janvier dernier, le Conseil national du numérique (CNNUM) a remis son rapport sur le passage de notre économie à l’ère du numérique à la ministre du Travail, Myriam El Khomri. Ce document préconisait, entre autres, l’étude de l’instauration d’un revenu universel de base. Egalement appelé revenu inconditionnel ou allocation universelle, il s’agit d’un salaire versé à tous les citoyens, sans conditions de revenus, garantissant ainsi un salaire minimum pour tous : étudiants, employés, chômeurs, entrepreneurs, retraités, etc. Comment l’instauration de cette nouvelle politique sociale, pourrait impacter notre système économique ?

Le revenu de base : un outil au service de notre économie

A l’ère de l’ubérisation de l’économie, les politiques de lutte contre le chômage de masse ne fonctionnent plus. A l’instar de l’Allemagne, la France réfléchit à des changements en profondeur concernant son économie et son système de redistribution des richesses. Dans ce but, le salaire de base qui garantit un revenu minimal peut convaincre un chômeur d’accepter un emploi précaire. Le fait de travailler ne pénalise pas l’individu mais lui permet au contraire d’augmenter ses revenus. En effet, à titre d’exemple, certains bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) préfèrent parfois refuser un emploi saisonnier précaire, au risque de ne plus bénéficier de leur allocation.

Avec le revenu de base, la logique du travail est donc inversée. Le travail ne se fait plus par obligation mais par choix ; celui d’exercer des activités rémunérées ou non telles que le bénévolat. Ce revenu inconditionnel peut également encourager les entrepreneurs à prendre plus de risques. En effet, sachant qu’un revenu minimum est assuré, chacun peut tenter de développer son entreprise ou sa start-up. Le revenu de base encouragerait ainsi à l’innovation et l’épanouissement de l’individu, sans le souci de contrainte budgétaire.

Une vieille idée adaptée à la nouvelle économie

L’idée d’un revenu de base est ancienne et traverse les époques, puisque des économistes et philosophes ou hommes politiques, tels que Thomas Moore (XVIe siècle), Thomas Plaine (XVIIIe siècle), Karl Marx (XIXème siècle) ou  Martin Luther King (XXème siècle ) la prônaient déjà. Même Napoléon y aurait pensé [1]! Il est constaté ainsi que plusieurs courants de pensées, parfois opposés, y sont favorables, mais pas pour les mêmes raisons. La pensée libérale estime que cette allocation encourage la consommation et donc la croissance qui, à terme, permettrait l’innovation et le profit. Les marxistes pensent qu’un jour, les machines vont remplacer de nombreux emplois intermédiaires et créer les richesses seules. Les richesses doivent donc être redistribuées équitablement au peuple, via le revenu de base.

Aujourd’hui, l’allocation universelle est défendue par de nombreux politiques de tous bords : l’altermondialiste et syndicaliste agricole José Bové, l’écologiste Eva Joly, l’ex premier ministre Dominique de Villepin (le revenu citoyen) ou l’ancienne ministre Christine Boutin. Les Français y seraient aussi favorables si l’on en croit une étude IFOP de mai 2015 : 60% des sondés se sont déclarés disposés à son instauration en France[2].

Dans notre société en évolution constante, c’est dans l’appui des valeurs universelles que le revenu de base prend le plus de sens. La redistribution de gains de profitabilité permettrait de rendre notre société plus juste, et encouragerait le choix de pratiquer des activités selon ses préférences et non suivant le salaire. Ce privilège serait vu par certains comme le stade ultime de la liberté.

Certains pays ont déjà franchi le pas. La Finlande a fait la une des journaux en décembre 2015 car le premier ministre, Juha Sipilä, a présenté le salaire de base comme un projet phare de son gouvernement. Cette mesure est déjà en phase de test. Le premier ministre finlandais a déclaré que « seront versés quatre montants mensuels différents, compris entre 400 et 700 euros, à 8000 personnes appartenant à des groupes à faible revenu »[3]. On est encore loin du revenu identique et versé à tous.

L’expérience la plus aboutie à ce jour a été réalisée à Dauphin-ville, une petite commune canadienne de 10 000 habitants entre 1974 et 1979 sous le nom de « Programme MINCOME »[4]. La ville a versé un revenu de base à toutes les personnes dans le besoin avec des démarches très simples. Chacun pouvait arrêter de travailler afin de toucher ce revenu. D’après la chercheuse en économie, Evelyn Forget, l’expérience a été une réussite : il n’y a pas eu de baisse du travail, sauf chez les étudiants et les jeunes mamans, le nombre de diplômés a augmenté, et la qualité de vie des personnes s’est améliorée. Cependant, par la suite, le programme MINCOME a été arrêté suite à un changement d’élus.

Depuis, de nombreux petits projets de revenus de base fleurissent à travers le monde. Ces expériences montées par exemple dans des petites localités d’Inde ou de Namibie[5] sont destinées à lutter contre la pauvreté. Toutefois, aucun projet de revenu de base à l’échelle nationale n’a pour l’instant été testé dans le monde.

Deux variables : le financement et le montant

Le revenu de base regorge d’arguments en sa faveur. Mais comment le financer ? Plusieurs solutions sont à l’étude. Le Mouvement Français pour un Revenu de Base a listé huit pistes, dont les principaux ressorts sont l’augmentation de certains impôts, les économies réalisées dans les administrations et la redistribution des revenus de biens communs. Le révolutionnaire Thomas Paine, quant à lui,  prévoyait la taxation de la rente foncière afin de redistribuer les richesses à ceux qui ne peuvent pas investir. Les économistes Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone étudient la création d’une taxe sur les transactions financières et l’augmentation de l’impôt[6] sur le revenu  tandis que leur confrère Baptiste Mylondo[7] propose d’augmenter la CSG (Contribution sociale généralisée). Ce dernier estime que l’État peut tout de même financer un revenu de base de 200 euros par adulte et de 60 euros par enfant en réutilisant simplement les fonds octroyés aux administrations s’occupant de l’allocation chômage, l’allocation retraite et le RSA. De plus, les fraudes ne seront plus possibles car chacun aura le droit à un revenu de base.

Par ailleurs, certains pays peuvent financer cette mesure par les revenus de biens communs. C’est ce que réalise le 49e état américain, l’Alaska en reversant chaque 30 juin un dividende des revenus miniers et pétroliers à chacun de ses habitants depuis 1982. En 2011, par exemple, chaque Alaskain a touché 1 174 dollars.

Est-ce vraiment réalisable ?

Malgré ses nombreux avantages, beaucoup de critiques se sont élevées à l’égard du revenu de base. La première est l’aspect utopique du projet. Sommes-nous prêts à autant modifier notre économie ? Comment manager des employés qui n’auraient plus une forte motivation liée au salaire ? Certains emplois, beaucoup moins attirants, pourraient ne plus être pourvus.

De toutes les façons, son instauration en France n’est pas encore à l’ordre du jour. Le président Hollande a, face à lui, une majorité de partisans PS opposés à cette idée. Les français, bien que favorables dans le sondage Ifop, sont peu à en connaître les tenants et les aboutissants. En témoigne la réaction de plusieurs étudiants rencontrés qui ne savent définir ce qu’est un  revenu de base. Le gouvernement qui voudra  mettre en place l’allocation universelle devra donc expliquer clairement  ses avantages et inconvénients sans faire croire à un « salaire à vie ».

Pauline CAHOUZARD

 

[1] Marine Rabreau, »Revenu universel : pourquoi cette idée est loin de se concrétiser en France », le Figaro, 08/01/16

[2] « Et si chacun touchait… un même revenu de base ? », L’express, 19/11/15

[3] Pierrick le Feuvre, « Revenu de base en Finlande : Plusieurs versions expérimentées à partir de 2017 », mouvement français pour un revenu de base,    14/12/15

[4] Wikipédia.fr, programme Mincome

[5] Stuart Weir, « Expérimentations indiennes: comment le revenu de base change la vie » Mouvement Français pour un Revenu de Base, 08/07/14

[6] Fondements et faisabilité du revenu social garanti, Jean-Marie Monnier, Carlo Vercellone, Editions Multitudes, 2006

[7] Camille Dorival, « Un revenu pour tous. Précis d’utopie réaliste, Alternatives économiques » , septembre 2010

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