Gagner ou perdre : l’essentiel c’est de rentabiliser !

Dans le dernier LPJE, un article s’intéressait à l’impact de la crise financière sur les clubs de football professionnels[1]. Il était exposé les différentes manières d’évaluer la santé financière des clubs, et la résistance des plus grands d’Europe aux effets de la crise financière. Si la résistance est commune, les moyens de résister sont très différents d’un club à l’autre, et deux modèles s’opposent : celui de la « rentabilité réelle stable », et celui de la « stabilité entretenue par le propriétaire ».

Le propriétaire dépensier et la stabilité entretenue

La rentabilité entretenue par les propriétaires est le cas où le propriétaire d’un club de va réaliser seul la majorité des investissements, et équilibrer les comptes sur ses deniers personnels, soit en investissement direct dans le capital, soit par des contrats de sponsoring surévalués venant d’entreprises liées. Parmi ces clubs : le Paris Saint-Germain (financé par Qatar Sport Investment) et Monaco (à 66% détenue par l’homme d’affaires Dmitri Rybolovlev) en France, Manchester City en Angleterre (racheté en 2008 par un fond d’investissement d’Abu Dhabi).

Ces situations ne sont plus acceptées par l’UEFA, instance dirigeante du football européen et organisatrice des compétitions au niveau continental, à laquelle les ligues nationales obéissent. Le risque redouté est le départ du propriétaire qui finance un club uniquement par ses propres moyens, ce qui conduirait à de graves difficultés financières, et un déficit d’image important du football européen.

Le fair-play financier : forcer les clubs à tendre vers la rentabilité réelle

Pour favoriser une gestion plus saine, l’UEFA a créé le fair-play financier (FPF), qui vise à limiter les dépenses des clubs par rapports à leurs revenus et tendre vers l’équilibre, voire la rentabilité. L’évaluation de ces revenus écarte tous les contrats de sponsoring venant du propriétaire et des entreprises liées.

Les bons élèves en matière de respect du FPF sont les clubs historiques anglais (Manchester United, Arsenal), ou allemands (Bayern Munich). Le fair-play financier ne vise pas l’endettement des clubs, les espagnols du Real Madrid et du FC Barcelone, bien qu’ayant des dettes colossales, sont considérés comme de bons élèves de par leurs bénéfices en progression régulière[2].

Cette vision de la santé financière est conforme à ce qui est attendu pour toute entreprise  qui peut être endettée, tant qu’elle est rentable.

L’aléa sportif et son impact économique

C’est un poncif du football d’évoquer « la glorieuse incertitude du sport ». Cette expression a pourtant une matérialité économique, les revenus des clubs étant liés à leurs résultats, notamment les revenus tirés de la retransmission des matchs, les « droits TV ». Dans les grands championnats européens, les ligues organisatrices négocient la vente de ces droits, et répartissent ensuite les revenus tirés de la vente entre les clubs, selon une clé de répartition basée sur la performance sportive des clubs (sauf en Espagne, cf. infra). Au niveau européen, les meilleurs clubs de chaque championnat ont la possibilité de participer aux coupes européennes, pour lesquelles l’UEFA a le rôle de gérer des droits TV. La performance influence directement les revenus des clubs, les droits TV représentant plus de 50% des revenus de certaines ligues[3].

Ceci peut causer de gros problèmes aux clubs : Manchester United est l’un des rares clubs coté en bourse, sa valeur est donc facilement évaluable via ses titres en bourse. Le club ne s’est pas qualifié pour la Champions League en 2014 : cette non-qualification (et la perte de revenus en conséquence) a fortement affecté la valeur du club : le titre a perdu près de 15% entre juillet et septembre 2014, et à nouveau 10% lors de la présentation des résultats financiers du club en décembre 2014. Au total, une perte de près d’un quart de sa capitalisation boursière ! Preuve que les droits TV représentent une part substantielle de l’économie des clubs.

Assurer la rentabilité financière en assurant la stabilité des revenus

Certains clubs cherchent à se prémunir contre les pertes de revenus liés à une contre-performance sportive : des stades multimodaux, pour générer des profits « hors-football », des contrats de sponsoring variés, élargissement des activités vers les médias. Ces solutions sont incertaines, en raison des investissements importants et pas toujours couronnés de succès : pour la construction de son nouveau stade, en l’absence de résultats probants, le titre Groupe OL, centré sur le club de Lyon stagne entre 2.5€ et 5€, pour une introduction à 22€ en 2007.

Au final, les clubs qui dégagent le plus de revenus sont les deux grands clubs espagnols (FC Barcelone et Real Madrid), principalement du fait qu’ils négocient directement avec leur ligue le montant des droits TV, assurant ainsi un revenu élevé[4] sur des périodes plus longues qu’en cas de répartition selon le classement de fin de saison.

Franchise et ligue fermée : le rêve américain

En franchissant l’Atlantique, on constate que le fonctionnement des ligues sportives américaines représente le rêve de tout club sportif. L’exemple de la National Football League (NFL), qui organise le football américain professionnel de haut niveau aux Etats-Unis, est le plus parlant. La compétition se présente sous la forme d’une ligue fermée composée de 32 franchises, entre lesquelles la NFL répartit quasi-égalitairement les revenus tirés de la vente du merchandising, du sponsoring et surtout des droits de retransmission[5]. Le salary cap, limite de dépenses autorisées pour les salaires des joueurs, constitue un frein réglementaire à la charge la plus lourde des équipes : elles sont presque automatiquement bénéficiaires. Les salaires des joueurs constituent pour les clubs le poste de dépense le plus important, et surtout, celui qui constitue la plus grosse surenchère entre les clubs. Les meilleurs clubs vont chercher à offrir des meilleurs salaires pour attirer les meilleurs joueurs. Le salary cap, limite des dépenses salariales limite cette compétition des salaires. Cette limite est exprimée en pourcentage des revenus des franchises, qui dégagent donc naturellement un bénéfice[6]. Il permet aussi de s’assurer qu’aucune équipe ne s’accaparera les meilleurs joueurs, pour préserver un équilibre des forces, absolument nécessaire pour créer de l’attractivité, donc des revenus[7].

On remarquera que le terme de franchise ne correspond pas à l’organisation des franchises telles qu’on les connait, car c’est le « franchiseur », ici la NFL, qui enregistre des revenus, et les reverse aux « franchisés ». Le risque économique est donc totalement partagé par tous les acteurs, et non les seuls « franchisés » individuellement.

L’aléa sportif n’a quasiment plus d’impact sur les revenus des équipes[8], qui ne varient que très peu et progressent pour tous de façon régulière. Les règles d’organisation (salary cap, priorité de recrutement pour les moins bien classés) assurent qu’un avantage financier ne se transforme pas en avantage sportif. Tout avantage concurrentiel est écarté : il s’agit d’un système de rente. De fait, aucune équipe de football américain au sein de la NFL n’a jamais été en situation financière difficile, peu importe que certaines d’entre elles aient des résultats médiocres sur des périodes prolongées.

Mais peu de chance de voir un jour une ligue européenne fermée…

L’idée d’une ligue européenne fermée avec les meilleurs clubs européens parait attractive dans la possibilité qu’elle offre d’assurer aux clubs de toujours se trouver dans une élite qui drainerait les plus grosses sommes pour les droits de retransmission, une manne financière qui ne serait pas ou peu soumis à l’aléa sportif. Une ligue européenne fermée est le rêve de certains des plus grands clubs. Cela leur permettrait de se retrouver dans une élite dans laquelle ils seraient sûrs de se maintenir, réduisant donc l’impact de l’aléa sportif, et qui vendraient probablement plus chers ses droits de retransmission, car elle réunirait les équipes les plus vendeuses des championnats nationaux. Deux obstacles existent, au-delà de la question de la pertinence et de l’organisation sportive, l’un économique, et l’autre juridique.

Un obstacle juridique: en France, par exemple, les ligues professionnelles sont créées « pour la représentation, la gestion et la coordination des activités sportives à caractère professionnel des associations qui leur sont affiliées et des sociétés sportives » (art. L 132-1 Code du sport). Les ligues nationales, et leurs fédérations, dépossédées de leurs meilleurs clubs, pourraient les priver des avantages dont bénéficient les sociétés sportives. Par ailleurs, les clubs se retrouveraient contraints de confier leur protection à des entités commerciales contractuelles, plutôt qu’à des institutions régies par la loi. Enfin, les contrats en cours portant sur les championnats nationaux seraient remis en cause.

Economiquement, il est difficile d’apprécier le montant des revenus que pourrait dégager une ligue fermée, liés encore une fois à la capacité de vendre les droits TV des matchs. De manière individuelle, les clubs pourraient également douter de l’intérêt stratégique d’une telle ligue : une répartition uniformisée des droits TV entrainerait une baisse des revenus des plus grandes équipes, et une augmentation des revenus des plus petites. Comme toujours lorsque la concurrence entre entreprises est réduite dans un marché, l’effet de rente décourage la progression de chacun des acteurs du marché.

Le défi des clubs sportifs actuels est donc de trouver un modèle économique viable, et de dégager des bénéfices propres, tout en respectant les impératifs juridiques et sportifs, propres aux activités sportives.

Alexandre Carteret et Maxime François

[1] LPJE 6, pp. 18-19

[2] UEFA, « Fair-play financier : tout ce qu’il faut savoir »

[3] Rapport de la bibliothèque du Parlement européen, « Salary cap rise to $133 million shows how new CBA is working », 2012 ; Rapport d’information n° 336, « Quels arbitrages pour le football professionnel », Sénat, 08/06/2004

[4] Eurosport.fr, « Malgré les dettes et le fair-play financier, Real et Barça dépensent à tout va : voici pourquoi »

[5] Bloomberg.com, « The NFL’s Secret Finances: A $10 Billion Mystery »

[6] Nfl.com, « Salary cap rise to $133 million »

[7] B. Helleu, C. Durand, « La métropolisation du sport professionnel en Europe et en Amérique du Nord: une approche comparative », Université de Caen, UFR Staps

[8] Rapport d’information n° 336 (2003-2004), Sénat, 8 juin 2004

Un commentaire

  1. L’idée d’une franchise en Europe peut paraître intéressante, mais inadapté au cas du football. Je pense qu’une part de la beauté du sport se perdrait. C’est quand même beau de voir des clubs aux budgets ridicule devancer les grosses écuries et monter dans les ligues.
    Le football reste un sport avant tout et je crois que beaucoup de club, ou de dirigeants de clubs, l’ont oubliés. Savourer un titre de champion avec un budget limité procure 100 fois plus de sensation que de gagner uniquement parce qu’on a mis les billets sur la table (cf PSG).
    On ne changera pas le monde du football malheureusement, mais en tout cas un article intéressant.

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