Fiscalité et compétitivité dans le football

Le football est entré dans l’ère de la professionnalisation et intègre dorénavant un management économique dans la gestion de son effectif. Comme une entreprise, chaque club a un impératif de résultat comptable et raisonne ainsi en fonction de la fiscalité. Comme une entreprise, il se doit d’être à la fois compétitif et productif, de gérer ses comptes de façon pérenne. La réforme de l’impôt va-t-elle avoir un impact direct dans cet univers ? Le niveau ne risque-t-il pas d’en subir les conséquences ?

Le vendredi 18 octobre, l’Assemblée Nationale a voté une loi introduisant la taxation à 75% des revenus supérieurs à 1 million d’euros. Cela a provoqué une fronde des professionnels du ballon rond, allant même jusqu’à annoncer l’organisation d’une grève. Le président de la ligue de football, Frédéric Thiriez, affirme que « le principe de cette taxe […] est injuste et inopportun. C’est une aberration ». Et ce bien que la ministre des Sports, Valérie Fourneyron, ait proposé un plafonnement de la taxe « à 5% en fonction du chiffre d’affaire » le 30 septembre 2013.

Une analyse de la Cour des comptes [1], en 2009, faisait état d’une corrélation entre fiscalité et attractivité de la ligue 1 : plus l’imposition sur les haut-revenus est faible, plus les joueurs étrangers sont enclins à signer en France.  Dans le sens inverse, augmenter l’impôt conduit à une fuite fiscale : peu de joueurs accepteraient de poursuivre leur carrière en France.

Le choc fiscal

On se trouve ici dans la logique de la courbe de Laffer, du nom de l’économiste Arthur Laffer qui a théorisé la question du choc fiscal. Selon lui, à partir d’un certain point, plus le taux d’imposition augmente, plus le budget de l’Etat baisse. Alors que certains économistes [2] conçoivent l’impôt comme un moyen de financer les politiques sociales et de lutter contre les inégalités, il construit, à la fin des années 1970, une théorie de « l’allergie fiscale ». Plus l’impôt grimpe et dépasse les seuils jugés comme acceptables, plus les agents sont incités à quitter le pays, à frauder fiscalement ou à cesser toute activité productive.

Laffer l’illustre par une courbe en U retournée où, au départ, la relation entre le taux d’imposition et la croissance des recettes publiques est positive. Ce lien s’inverse lorsque le taux devient trop élevé. Les individus rechignent à payer un impôt trop important et le budget de l’Etat se réduit.

Dans le monde du football, la courbe de Laffer trouve toute sa place : il y a une fuite des agents par raisonnement fiscal. La problématique de la taxe à 75% est donc essentielle pour le football français. Confirmer cette mesure conduirait à une perte de la compétitivité du pays et de l’attractivité du championnat. D’après Frédéric Thiriez, treize clubs de l’élite seraient touchés, tant d’un point de vue comptable – puisque les contrats ont déjà été signés – que compétitif – comment faire venir des joueurs étrangers de bons niveaux et comment conserver ses bons joueurs nationaux ? – et cela pourrait être préjudiciable pour l’avenir.

Ce nouveau barème répond à une situation de crise, le gouvernement cherche à faire participer le plus grand nombre à l’effort de redressement. Valérie Fourneyron affirme même « qu’il n’y a pas de mesure dérogatoire et particulière pour le football, qui sera bien concerné par la taxe sur les hauts revenus ». Or, c’est une question de légitimité et d’équité qui est posée ici. A partir de quel moment un impôt est-il jugé acceptable ou, au contraire, injuste ?

Une analyse marxiste

Pour Marx, l’accumulation de la richesse est le fruit de l’exploitation de la force de travail par la classe bourgeoise. Seul le travail est vu comme créateur de richesse et les bourgeois, propriétaires du capital, exploitent cette manne. Dans une logique fiscale, il est adéquat de taxer les plus riches car leur fortune est basée sur l’utilisation du travail d’autrui. Cela permet de rétablir la justice sociale.

Ici, on considère que le capitalisme contraint les travailleurs et rémunère la classe bourgeoise, il y a une dichotomie dans la redistribution des richesses, une lutte incessante entre deux classes. Or, dans le football, les créateurs de richesse sont les joueurs eux-mêmes qui sont justement rémunérés. Il n’y a pas d’exploitation ni de spoliation de la force de travail. Les joueurs gagnent ce qu’ils créent. De la même manière, cette création de richesse n’est pas naturelle, il n’y a pas de surplus de richesse par le travail, entre la matière première initiale et la production finie. La richesse provient de la société qui accepte de consommer le spectacle footballistique.

L’impôt est indispensable au cœur d’une société civilisée : en taxant les activités économiques et en redistribuant vers les populations les plus pauvres, le législateur renforce son pouvoir de cohésion, corrige les défaillances du marché et lutte contre la pauvreté. Cependant, l’impôt doit rester juste et légitime. Le joueur de football ne crée pas de richesse ex-nihilo, il utilise seulement sa propre force de travail. Sa rémunération est à hauteur de sa valeur. Contrairement aux entreprises qui utilisent et créent de la valeur à partir de la force de travail d’autrui pour elles-mêmes [3]. Dans cette idée, il est logique de payer des impôts, car cela permet de rétablir l’égalité.

Si le joueur du PSG Zlatan Ibrahimovic est payé 15 millions d’euros net par an, c’est parce que des gens achètent son maillot, assistent à ses matchs, le regardent à la télévision et produisent ainsi une activité économique. Récupérer cette manne et la redistribuer est une fausse solution : il n’y a aucune création de richesse et aucune logique économique. Le risque est plutôt de voir partir les grands joueurs et de perdre des recettes fiscales.

Quel impact pour l’équipe nationale ?

Une étude a été réalisée par les économistes français Henrik Kleven, Emmanuel Saez et Camille Landais sur le rôle de l’impôt dans le football [4]. Ils ont étudié le cas de l’Espagne. En 2004, afin de favoriser l’arrivée de la superstar David Beckham au Real Madrid, le gouvernement ibérique a mis en place la loi « Beckham », une défiscalisation partielle pour les joueurs étrangers n’ayant jamais évolués en Espagne. Ces avantages fiscaux ont rendu la Liga très attractive et la proportion de joueurs étrangers de haut-niveau a grimpé. Résultat : l’Espagne a été championne d’Europe en 2008 et 2012 et Championne du monde en 2010.

C’est en partie le jeu de l’impôt qui a permis cela. En incitant des joueurs étrangers à signer dans le championnat espagnol, ceux-ci ont apporté leurs techniques de jeu, leurs expériences, leurs visions et les ont partagées avec le reste de l’équipe. Il y a une certaine corrélation entre proportion de joueurs étrangers et niveau de l’équipe nationale.

En économie du travail, on constate qu’une amélioration de l’hétérogénéité sociale améliore la productivité. D’après les économistes Robin Ely, Irene Padavic et David Thomas, en mettant en relation des individus de différents horizons, on participe au partage et à la cohésion sociale. Favoriser la mise en place d’un environnement inclusif au sein des entreprises permet une amélioration de la productivité et du rendement. A terme, cela joue positivement sur les performances et sur la réussite économique. C’est la même logique dans le football : multiplier les courants, les nationalités, les caractéristiques de jeu, tout cela permet, à terme, d’améliorer le niveau global.

Cette incitation à un pluralisme est réduite par la logique fiscale voulue par le gouvernement Ayrault. En devenant le championnat le plus imposé, la France prend le risque de perdre de nombreux joueurs étrangers, d’altérer l’hétérogénéité sportive et de provoquer ainsi une diminution du niveau.

Sans remettre en cause la taxe à 75%, doit-elle vraiment être appliquée au football, avec le risque d’altérer le niveau sportif ? L’impôt est essentiel pour une société égalitaire, mais à quel prix ?

 

Pierre Rondeau @Lasciencedufoot

 

[1] Cour des comptes, La rémunération du droit à l’image collective des sportifs professionnels, 2009.

[2] Vive l’impôt !, Liêm Hoang-Ngoc, Grasset, 2007 ; L’Etat-social, Christophe Ramaux, Fayard/Mille et une nuits, 2012.

[3] La violence des riches, Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot, La découverte, 2013.

[4] « Taxation and International Migration of Superstars: Evidence from the European Football Market », National Bureau of Economic Research, Henrik Kleven, Emmanuel Saez & Camille Landais, Novembre 2010.

Pour en savoir plus :

L’économie du football professionnel, Bastien Drut, La découverte, collection « repères », 2011.

Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, Simon Kuper & Stefan Szymanski, De Boeck, 2012.

http://www.sofoot.com/blogs/la-science-du-foot/

 

Pour aller plus loin: La fiscalité française est-elle efficace ? Michel Sapin

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