Faut-il légaliser le cannabis ?

Le 23 décembre dernier, le président de l’Uruguay José Mujica a autorisé la création d’un marché réglementé du cannabis. Il fait de ce pays d’Amérique du sud le premier producteur et consommateur légal d’une drogue jusqu’alors interdite ailleurs. Selon lui, une telle légalisation permettrait une lutte contre les narcotrafiquants, contre la violence qui en découle ainsi qu’une régulation économique des transactions. Ces arguments pourraient-ils être recevables en France ?

 

En XVIII° siècle la pensée économique libérale soutenait l’action du marché pour réguler tous les échanges. L’écrivain Hollandais Bernard de Mandeville rédigea, en 1714, la célèbre Fable des Abeilles[1] où il décrivait, sous la forme d’une métaphore, un premier monde dirigiste, avec un Etat tout puissant, et un second libéralisé où les échanges étaient librement consentis sans contrôle.

 

Dans le premier, les abeilles – les Hommes – étaient décrites comme ennuyées et incapables d’atteindre l’optimum social, la reine – l’État – contrôlant les actions et prohibant les actes immoraux, contrairement au second monde où la paix et l’harmonie sociale étaient réalisées grâce à l’équilibre économique. L’objectif de cette fable était de montrer que, par l’absence d’intervention publique, lorsque les agents agissent comme ils le souhaitent, pour leur propre intérêt, leurs actions égoïstes aboutissent à la multiplication des échanges, même concernant les « vices privés ». « [La] prodigalité [du libertin] donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ».

 

Ainsi, même les agissements les plus réprimés par la morale publique sont acceptés dès lors qu’ils contribuent au soutien économique et social. Cette considération libérale peut être appliquée à la thématique du cannabis.

 

LA CRÉATION D’UN MARCHÉ

 

Plutôt que de prohiber la production et la consommation, il conviendrait d’autoriser ces actes pour récupérer la manne financière et favoriser les échanges et les rapports sociaux. C’est ce qu’ont décidé le gouvernement Uruguayen ainsi que certains États Américain, comme le Colorado ou Washington[2]. Avant-eux les Pays-Bas avaient franchi le pas dès 1976[3]. En Europe, le Portugal, l’Espagne ou encore la République Tchèque ont dépénalisé la consommation de cannabis, sans pour autant autoriser une légalisation et une production.

 

Dans ces pays, les questions sont toujours les mêmes : comment lutter efficacement contre le narcotrafic et la violence urbain ? Comment contrôler, réguler le marché et éviter la consommation et la dépendance par des mineurs ? L’autorité publique peut-elle récupérer les profits des ventes de cannabis et les utiliser ?

 

Depuis la légalisation de la production, de la vente et de la consommation de cannabis, l’État américain du Colorado a récolté 2.5 millions d’euros (3.5 millions de dollars) en impôt uniquement sur la période du mois de janvier[4] alors que sa population est seulement de 5 millions d’habitants. Cette manne permettrait une lutte efficace contre la dette, en augmentation depuis la crise, une meilleure gestion des deniers publics mais surtout un financement soutenu des autorités dans la lutte contre les autres trafics illégaux.

 

LE CAS FRANÇAIS

 

Dans cette logique, une légalisation en France permettrait un apport sans précédent dans le budget de l’État et un véritable contrôle de l’économie souterraine. Les externalités négatives découlant du trafic seraient intégrées dans le cadre d’un marché légal et officiel.

 

En 2011, l’Observatoire Français des drogues et des toxicomanies estimait à 13.4 millions le nombre de consommateurs français occasionnels et réguliers de cannabis[5]. En comparaison avec les pays européens, ce chiffre est très élevé puisque 20% des Français seraient des consommateurs contre 15% de moyenne dans le reste de l’Europe.

 

Les pouvoirs publics font donc face à un dilemme, les Français sont de très gros fumeurs  de cannabis alors même que cette drogue est prohibée et que son interdiction coûte de l’argent aux contribuables. La lutte est-elle véritablement efficace ? Ne faudrait-il pas, au contraire, passer par d’autres moyens qui ont fait leur preuve ailleurs ?

 

En Uruguay par exemple, comme la lutte contre les narcotrafiquants a échoué, plutôt que de continuer inlassablement cette mission sans issue, le gouvernement a décidé de retourner le problème : le marché existe, il suffit de le rendre officiel pour contrôler la production et la vente.

 

DES POSTULATS ÉCONOMIQUES

 

En économie, on parle « d’internalisation des externalités ». Un marché va englober les coûts externes pour y fixer un tarif et des échanges vont apparaitre. C’est l’application de la théorie des coûts de transaction de Ronald Coase. Des externalités existent, il suffit de leur attribuer un prix, cela crée un coût et une obligation de régulation.

 

Par exemple, les narcotrafiquants effectuent un calcul coût-avantage pour savoir s’il est intéressant économiquement de produire et de vendre de la drogue. En officialisant un marché et en fixant un prix, on crée une concurrence légale qui pèse sur ces trafiquants. Ces derniers intègrent donc un nouveau coût, celui de la concurrence, au calcul coût-avantage, et sont désincités à poursuivre les transactions.

 

UNE LÉGALISATION SERAIT-ELLE LA MEILLEURE RÉPONSE POSSIBLE ?

 

La France aurait alors tout intérêt à légaliser le marché du cannabis pour, à la fois, contraindre les trafiquants à cesser toute activité illégale (comme tout est officialisé), contrôler la consommation et lutter contre la dépendance chez les plus jeunes et récupérer, par l’impôt et les taxes, une manne économique importante afin de poursuivre le financement de l’Etat-providence et des autorités.

 

Néanmoins, il persiste en France une part importante de prohibitionnistes. Ces derniers ont des arguments tout aussi percutants et il conviendrait plutôt d’élaborer un débat national pour discuter de la question du cannabis. Les risques encourus sont bien trop importants pour prendre cela à la légère.

 

Pierre Rondeau

@LaScienceduFoot

 


[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fable_des_abeilles

[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20131228.OBS0821/cannabis-les-etats-unis-vont-ouvrir-leurs-premiers-coffee-shops.html

[3] http://www.lemonde.fr/international/article/2014/01/02/une-poignee-de-pays-autorisent-la-consommation-de-cannabis_4342191_3210.html

[4] http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/03/11/etats-unis-le-cannabis-a-rapporte-2-5-millions-d-euros-au-colorado-en-janvier_4380738_3222.html

[5] http://www.ofdt.fr/ofdtdev/live/produits/cannabis/conso.html


4 commentaires

  1. Analyse intéressante…
    Pour plus d’empirisme, on peut se référer à la situation au Colorado, dont les finances se portent pour le mieux, 6 mois après la légalisation…

  2. Apparemment ça commence pas aussi bien que prévu : la production par l’Etat ne pourra pas se faire avant 2015…
    L’initiative est intéressante, il faudra voir ce que cela donne sur le long terme ! En tout cas, ça ne peut pas être pire que la « Guerre à la Drogue » de Nixon…

  3. Malheureusement, le débat n’est pas encore ouvert en France. Pas étonnant au vu de la moyenne d’âge de nos députés / sénateurs.

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