Dumping social : le défi de l’altermondialisme

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Depuis une quinzaine d’années, le low-cost a fait son entrée sur tous les marchés. Avec la mondialisation, tous les acteurs d’un secteur sont mis en concurrence, accroissant ainsi la course aux réductions de coûts. Acheter des chaussures à 10 € ? C’est désormais possible grâce à la mondialisation et à la généralisation du dumping social.

Le dumping social n’est autre que la « pratique de certains États consistant à adopter des législations en matière de droit du travail et de salaires plus défavorables aux salariés que dans d’autres États, dans la perspective d’attirer les entreprises sur leur sol »[1].

Un phénomène néfaste

En 2013, à Dacca au Bangladesh, un immeuble où travaillaient 4000 ouvriers du textile s’effondre. Bilan : 1000 morts. Ces ateliers sous-traitaient pour des marques telles qu’Auchan, Camaïeu et Carrefour. L’origine de cette catastrophe ? L’encouragement de conditions de travail désuètes et dangereuses dans le but de rogner les coûts de production. Au sein de l’organisation mondiale du commerce (OMC) les pays développés accusent les pays en développement de tirer avantage de leurs mauvaises conditions de travail. Ce procédé est souvent taxé de concurrence déloyale contribuant en partie à une destruction de l’emploi.

D’aucuns considèrent que le dumping social n’est simplement qu’un phénomène naturel dans un contexte de libre échange et de concurrence accrue. En effet, bien qu’il ne traite pas le problème du dumping social, le théorème HOS nous enseigne que la spécialisation des pays pauvres dans une production intensive en travail n’est que la conséquence de leur abondance relative en travail. Selon le théorème, cette spécialisation serait bénéfique à tous en termes de richesse. Cependant, dans la pratique, ce sont dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié que la pression sur les salaires est la plus forte pour réduire les coûts de production. Les industries intensives en travail cherchent à se localiser dans les régions où les normes sociales sont les plus basses ; ce qui accroit encore la concurrence entre territoires. Il s’agit là, malheureusement, d’un comportement « rationnel » de la part d’entreprises qui ont une perspective de maximisation de leur profit à court terme.

Si le dumping social peut être considéré comme un phénomène « naturel » – au sens de phénomène existant naturellement dès lors qu’on laisse les marchés fonctionner librement –, ses effets pervers sont pourtant bien réels. En effet, les pays pratiquant le dumping social risquent alors de tomber dans une « trappe de sous-développement [2]» : la pression sur les salaires entraîne une pression sur la demande intérieure et l’épargne. Cela met à mal des perspectives de développement durable et entraîne une faiblesse de l’investissement privé et public, notamment en matière de capital humain, renforçant ainsi le manque de qualification de la main-d’œuvre, et facilitant de nouvelles pressions sur les salaires.

De plus, qu’il s’agisse des pays développés ou en développement, le dumping social entraîne souvent une convergence vers le bas des normes et des dépenses sociales, à travers une course au « moins-disant social ». Devant les nombreux effets négatifs du dumping social, en considérant l’exploitation et les catastrophes humaines sur lesquelles il repose, qu’est-il possible de faire pour lutter contre ce phénomène et ses effets ?

Le libre-échange, le remède naturel ?

Des études empiriques montrent que la hausse des normes sociales est liée au développement[3]. Suffit-il alors d’assurer la pérennité du libre-échange pour que les pays se développent ? Dans cette perspective, toute punition commerciale pour discipliner les États pratiquant le dumping social ne peut que renforcer le sous-développement. Cependant, un problème demeure : si le développement est une condition nécessaire à l’amélioration des conditions de travail, il est insuffisant. En effet, au niveau individuel, les acteurs pratiquant le dumping social n’ont aucun intérêt à élever des normes de travail qui représentent un coût pour eux et leur ferait perdre des clients potentiels.

Des institutions démunies

Malgré cela, les mesures pour élever les normes sociales sont souvent discutées au sein de l’OMC. Doit-on contraindre les pays en développement à légiférer pour de meilleures conditions de travail ? Une sanction commerciale ne serait probablement pas une solution acceptable pour le développement des pays visés, même si ces dernières sont généralement efficaces, surtout pour ces pays largement dépendant de leurs exportations.

Il est certain que des mesures doivent être prises à travers une coordination internationale. Mais c’est vers l’Organisation internationale du Travail (OIT), loin des préoccupations commerciales, que les solutions et réflexions sont intéressantes. En effet, l’OIT propose une définition de normes de travail fondamentales : la suppression du travail forcé, le droit de constituer des organisations et le droit de négociation collective, l’abolition du travail des enfants, l’élimination de toute discrimination (race-sexe), en matière d’emploi et de condition de travail.

Mettre en place ce socle de normes reste cependant complexe pour certains pays et demande la prise en compte des situations particulières. Par exemple, si le travail des enfants est un phénomène à éradiquer, il faut se rappeler que dans certaines régions, il s’agit souvent d’une question de survie. Il faudra donc trouver un moyen de pallier ce manque à gagner pour les familles concernées. Il convient alors de coupler l’application de ces normes avec des aides au développement, et une assistance technique. Malheureusement, l’OIT dispose d’un budget limité rendant difficile la réalisation de ces tâches. De plus, l’OIT n’a aucun pouvoir de sanction. Or, sans incitation, peu de progrès seront réalisés de la part des États et entreprises.

Une nouvelle forme d’incitation : le consomm’acteur

 Selon un article de la Harvard Business Review, « le public reconnait que les entreprises mondiales exercent une influence considérable […] sur le bien-être de la société »[4]. Ce public, à son tour, peut influencer le comportement de ces entreprises à travers sa consommation. Citons l’exemple de Nike, dont les médias ont largement dénoncé les conditions de travail chez les sous-traitants, et notamment celui des enfants. Nike s’est ensuite engagé à faire contrôler ces conditions de travail via une ONG fondée et financée par la multinationale elle-même.

S’il faut se réjouir de ces quelques améliorations, il convient de rappeler que ces réactions ont essentiellement pour origine la médiatisation de ces scandales. « Si la majorité des entreprises ont lancé des actions engageant leur responsabilité sociale, la nature de ces initiatives n’en demeure pas moins contestable. Ces efforts s’avèrent en effet être pour la plupart des opérations de relations publiques […]. » Il s’agit surtout d’attirer une frange non négligeable de consommateurs voulant adopter un comportement responsable. L’utilisation de label plus ou moins sérieux et le recours au travail informel sont autant d’autres stratégies employées par les entreprises pour se protéger des médias.

À l’exception de ces éclats médiatiques, le consommateur dispose généralement de très peu d’informations sur la manière dont sont produits les biens qu’il achète et ne peut jamais être certain que les informations dont il dispose sont justes. Le scandale de la viande de cheval marquée comme ayant été produite en France en est la preuve. Il avait suffi qu’elle soit cuisinée en France pour obtenir l’étiquette « Made in France ». D’ailleurs, dans un monde où la division internationale du travail est poussée à son paroxysme, ce marquage de l’origine n’a finalement plus beaucoup de sens.

Il est alors fondamental de mettre en place des outils fiables de traçabilité des produits afin que chaque consommateur puisse connaître les origines du bien et les conditions de travail des personnes ayant assemblé le produit. Évidemment, mettre en place une traçabilité des produits serait coûteux et se heurterait à de nombreux problèmes tels que ceux de l’économie informelle. Néanmoins, réfléchir à ce type d’outil, c’est donner un pouvoir immense aux consommateurs d’agir pour un monde plus égalitaire.

Dans un monde globalisé et interconnecté, où le pouvoir de décision des États semble devoir aller en diminuant, il est primordial de réfléchir à de nouvelles formes de décisions et d’incitation. Si l’approfondissement de la coordination internationale est une possibilité, donner aux citoyens du monde la capacité d’inciter, de récompenser, de punir les entreprises à travers leurs décisions de consommation pourrait inaugurer un type nouveau de démocratie. Mais cela n’est possible qu’à travers une information complète et objective, loin des fièvres médiatiques.

Nastasya Winckel

Pour aller plus loin :

Grolleay G., Lakhal T., Mzoughi N., 2004, « Does ethical activism lead to firm relocation ? », Kyklos.
Latreille T., 2000, « Le cycle du millénaire : le faux débat de la clause sociale », La lettre de l’OFCE.

[1] Définition donnée par le Larousse

[2] Expression tirée d’Arsène Rieber et  Thi Anh-Dao Tran, Revue économique 2002/2 (Vol. 53) , Stratégies de politique commerciale pour une sortie de la trappe de sous-développement, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.),  ISBN : 9782724629224  

[3] Brown D.K, Deardorff A.V. et R.M. Stern, 1998  « Trade and Labords Standards », Open Economies Review  Holt, D.B, Quelch L.A, Taylor E.L, 2004  » How global brands compete », Harvard business

[4] Holt, D. B., Quelch L. A., Taylor E. L, 2004, « How global brands compete », Harvard Business Review.

 

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