Le déficit public français aujourd’hui

« Inquiétant », « à la dérive », « grave et très sérieux », « désespérant », les adjectifs ne manquent plus pour qualifier le déficit public français de cette année. Alors que l’objectif était de ramener le déficit public français à 3,8% du PIB en 2014 pour le ramener à 3% l’année suivante, le gouvernement a annoncé récemment vouloir repousser l’objectif des fameux 3% pour 2017. Dans un contexte de réduction des déficits publics en Europe, et ce parfois au prix de politiques d’austérité drastiques, le déficit public français aurait même augmenté par rapport à l’année dernière.

Au début du mois de septembre dernier, le ministre des Finances et des comptes publics a annoncé plusieurs choses : non seulement le déficit public à la fin de l’année sera de 4,4% du PIB, mais les prévisions de croissance ont été revues à la baisse à 0,4% cette année puis à 1% en 2015, tout comme l’inflation qui devrait se situer aux alentours de 0,5% cette année et de 0,9% l’année prochaine. Le déficit public français se situant à environ 4,1% du PIB en 2013, il aurait donc bien augmenté en 2014. Cela pose-t-il réellement problème ?

A vrai dire, le problème semble plus être d’ordre politique qu’économique. D’un point de vue économique, bien évidemment, accumuler les déficits publics augmente la dette publique. Celle-ci devrait atteindre prochainement la barre symbolique des 100% du PIB : cela signifie que notre dette est équivalente à la totalité de la richesse produite sur un an en France.

Focalisons-nous davantage néanmoins sur les risques politiques. Rappelons-nous que c’est la France qui a, conjointement avec l’Allemagne, élaboré la règle des 3% de déficit public et de 60% de dette publique (rapportés au PIB). En effet, en 1989, François Mitterrand, soucieux à l’idée de voir le centre de gravité de l’Europe se déplacer de Paris vers Berlin, a imposé à l’Allemagne de s’engager et de s’ancrer à l’ouest. Cela a alors débouché sur la création de la monnaie unique telle que nous la connaissons aujourd’hui, l’euro, grâce au Traité de Maastricht. Néanmoins, l’Allemagne, très attachée à son Deutsch Mark fort, a imposé elle aussi ses conditions : c’est par exemple de l’Allemagne que vient l’objectif de stabilité des prix de la BCE. Il faut assurément garder à l’esprit que l’Allemagne, dans les années 1980, est fortement inspirée par les courants monétaristes et toujours marquée par l’hyperinflation qu’elle a connue dans le milieu des années 1920. Pour contenir le mieux possible l’inflation, elle a obtenu en outre la mise en place d’une discipline budgétaire dont devront faire preuve les États : il a été décidé que les déficits publics ne devraient pas excéder 3% du PIB et que la dette publique, elle, ne devrait pas dépasser 60% du PIB du pays en question.

La France, en bonne élève, aurait alors dû montrer le bon exemple, puisqu’elle est quasiment à l’origine même de ce que l’on appelle aussi le Pacte de Stabilité et de Croissance (1997). Cette année, donc, la France violera cette règle et tentera d’obtenir un délai supplémentaire de la part de la Commission Européenne pour éviter toute sanction. En réalité, cela n’est pas la première fois que la France ne la respecte pas. Assurément, la France est même plutôt coutumière du fait. Au milieu des années 2000 (2003 et 2004 plus particulièrement), la France a enregistré des déficits publics légèrement supérieurs aux 3% alors même que la conjoncture économique était favorable à la réduction des déficits, si bien, qu’à la veille de la crise des subprimes, le déficit public français avoisinait déjà les 3% du PIB. L’Allemagne même était dans dans une situation similaire, du moins au début des années 2000, avant d’entreprendre de profondes réformes telles que les réformes Hartz.

Les autres pays européens risquent par conséquent de froncer les sourcils, au premier rang la Grèce, l’Espagne et le Portugal qui ont dû mettre en place des politiques d’austérité drastiques, et ce au prix d’une récession, pour respecter les traités européens et éviter des sanctions.

D’un autre côté, on peut comprendre que l’État français préfère ne pas réduire fortement le déficit. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison, comme le rappellent souvent les économistes, que réduire fortement le déficit public via une baisse des dépenses publiques et/ou une hausse des prélèvements obligatoires risque de casser la croissance. L’État a notamment pour fonction, selon Musgrave, de stabiliser l’économie, autrement dit de réduire les fluctuations de la conjoncture, de se rapprocher le plus possible du taux de croissance potentielle. Pour cela, il mène des politiques dites contracycliques: en période de récession, il a pour objectif de relancer la croissance et en période de surchauffe, de la ralentir. En période de croissance faible comme c’est le cas en ce moment, l’État a alors un rôle important à jouer pour que le pays retrouve le chemin de la croissance. Mais, s’il décide de réduire ses déficits et donc de moins stimuler l’économie, le risque est de laisser tomber le pays dans la récession. Et la récession n’est d’ailleurs pas quelque chose de bon pour ses finances puisque, si les dépenses publiques sont assez peu sensibles à la conjoncture, les recettes publiques, elles, le sont bien plus. C’est même la raison pour laquelle, en période de récession, les pays comme la Grèce et le Portugal ont dû accepter pour réduire de seulement quelques points leur déficit public de perdre plusieurs points de croissance.

De ce fait donc, l’État français aurait intérêt à accroître ses déficits en ce moment, en espérant renouer avec la croissance les années suivantes pour engranger davantage de recettes publiques les années futures et compenser les déficits présents via des excédents. Creuser le déficit public pour relancer l’économie, c’est ce que les états européens, en 2009 et 2010, juste après la crise des subprimes, ont d’ailleurs fait pour contenir les risques de récession. C’est en fin 2010 que la question du respect de la règle d’or est revenue sur la table et que les états ont entamé des programmes budgétaires visant à réduire leurs déficits alors même que l’économie de ces pays ne se portait pas très bien.

C’est notamment pour cette raison – ne pas casser la croissance – que le gouvernement français a choisi de ne pas réduire de façon brutale le déficit français, même s’il avait pris des engagements devant la Commission Européenne pour le ramener à 3% du PIB en 2015. Le ministre chargé des comptes et finances publics va par conséquent devoir négocier avec la Commission Européenne pour obtenir un troisième délai afin de respecter les règles en vigueur. Malgré tout, on devrait bien assister à plusieurs baisses d’impôts et donc de recettes publiques (sur les sociétés mais également sur les ménages avec par exemple la suppression de la dernière tranche de l’impôt sur le revenu). Pour surcompenser cela, certains pensaient que la TVA, qui représente tout de même environ un quart des prélèvements obligatoires, serait augmentée. Finalement, ce ne serait pas le cas. En effet, le gouvernement tablerait surtout sur un plan de 50 milliards d’euros d’économies faites sur la dépense publique d’ici 2017. Il s’agirait en d’autres termes, non de réduire les dépenses publiques mais d’en ralentir leur augmentation. Plus que cela, pour obtenir un avis favorable de la Commission, le gouvernement, en novembre, mentionnera sans aucun doute son projet de simplification administrative, son programme de réduction des déficits de la Sécurité Sociale ou encore la réforme territoriale. Tout cela sans oublier, enfin, que la Commission sera sans doute aussi très soucieuse quant à la situation du déficit public structurel français, notion très intelligente bien qu’assez complexe à calculer, que les français ont eux-mêmes mis à l’honneur par le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance.

 

Baptiste Souillard

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