De la nécessité du bonheur en économie

Le 8 novembre 2013, les Philippines ont été touchées par un typhon dévastateur tuant plus de 5000 personnes et détruisant une grande partie des infrastructures socio-économiques du pays. Pourtant, la population a réussi à se mobiliser et éviter toute catastrophe post-traumatique. L’entraide et la coopération ont augmenté pendant que la générosité et l’altruisme de la population de l’archipel ont permis une accélération de la reconstruction. Les Philippins ont fait preuve d’une grande résilience et ont su faire face à l’une des plus importantes tragédies de ces 20 dernières années.

Cette caractéristique culturelle, à savoir être capable de positiver malgré un avenir plus qu’incertain et pouvoir se faire mutuellement confiance malgré la pauvreté, est depuis très longtemps observée aux Philippines par la branche moderne de l’économie du bonheur. Cette « science » cherche à caractériser, à partir de l’outillage néo-classique de la maximisation de l’utilité et de la normalisation mathématique, les facteurs qui déterminent le plus grand bonheur pour le plus grand nombre.

L’UTILITARISME NEO-CLASSIQUE

Selon l’axiome économiste, l’argent permet de soutenir le niveau de l’utilité. L’élasticité du revenu est positive : plus le revenu augmente, plus le bonheur grandit. Or, les exemples récents prouvent le contraire : l’argent n’est pas la variable aléatoire du bonheur, du plaisir, de l’espérance et de la joie de vivre. Le cas Philippin le montre parfaitement : une population pauvre sur laquelle une catastrophe naturelle vient de s’abattre peut garder un moral positif.

Ce cas illustre le « paradoxe d’Easterlin », du nom de l’économiste Américain Richard Easterlin qui, en 1974, a montré une corrélation nulle entre croissance économique et augmentation du bonheur. Depuis 1945, les Etats-Unis élaborent des statistiques individuelles sur le moral des citoyens : il ressort de ces études que, malgré une hausse permanente du PIB, le niveau du bonheur est resté inchangé depuis cette époque. Les individus sont aussi heureux qu’en 1950 malgré une multiplication par 11 du salaire moyen entre 1950 et la fin des années 1990.

L’argent ne fait pas le bonheur : c’est ce qu’il ressort de l’étude de l’économie du bien-être. Rechercher la croissance coûte que coûte n’aboutit pas à un supplément de félicité. Cela peut même y être préjudiciable si les politiques publiques sont mal conduites et bouleversent les grands équilibres macroéconomiques. Le bonheur ne se trouve pas dans l’argent, dans la compétition mercantile, dans la recherche effrénée de la meilleure condition sociale : ce n’est pas un plaisir extrinsèque qu’on saisit dans l’instant mais qui se construit socialement. C’est toute la distinction que les philosophes font entre le plaisir, béatitude soudaine, et le bonheur, état de satisfaction permanent.

Aux Philippines, le PIB par habitant était de 4500$ (corrigé du pouvoir d’achat) en 2011 contre 29 660$ dans l’Union Européenne. Pourtant les pays de l’UE connaissent un regain de méfiance, une hausse de l’incertitude et du pessimisme. D’après un récent sondage,  92 % des Européens ont un sentiment négatif sur l’avenir de leur pays ou sur le sort de leurs concitoyens et 75% pensent que les choses ne feront que s’aggraver dans l’année à venir [1], alors qu’à Manille, la population s’entraide, coopère, échange, reconstruit et croit en un meilleur avenir. Jeudi 26 décembre, un article du Monde faisait même état d’un retour consenti de prisonniers Philippins afin de reconstruire leur prison détruite lors du typhon.

OU SE CACHE LE BONHEUR ?

L’Européen, l’Homme occidental, n’est pas culturellement malheureux, dépressif et versatile. Il ne répond qu’à une époque, un moment caractéristique d’une pensée déviante. La crise, la montée des extrêmes, la hausse des inégalités, tout cela explique un état de fatalisme ambiant. Le rôle des pouvoirs publics est d’y remédier à travers les injonctions données par l’économie du bonheur.

Ce n’est pas le niveau de vie qui fait varier notre bonheur mais nos conditions d’existence, l’immatériel. Telle est la thématique abordée par l’économiste Anglais Richard Layard. Ce professeur à la London School of Economics, après avoir travaillé au sein du cabinet de Tony Blair, s’est spécialisé dans la recherche des causes du bonheur et l’action que devrait avoir l’Etat à travers ses politiques économiques pour le favoriser. Aux Philippines, les habitants n’ont rien mais se complaisent dans ce manque relatif, contrairement au monde occidental.

Acteurs sociaux, nous vivons dans une société de l’image, à travers les yeux d’autrui, où chaque événement est relayé par des centaines de flux médiatiques. La hausse considérable des inégalités a été amplifiée par le traitement de l’image et de l’information : nous connaissons nos écarts de revenus et nous ne pouvons rien y faire. Un sondage, relayé par Lucie Davoine, montre que les individus préféreraient gagner 100 000€ par an si tout le monde gagne 50 000€ plutôt que de gagner 250 000€ par an si tout le monde gagne 500 000€. Plutôt que de gagner plus objectivement, nous préférons gagner plus relativement, être plus riche que notre voisin. C’est donc l’apparition d’inégalités qui atteint notre moral.

Le Bhoutan est un exemple intéressant : ce petit royaume asiatique avait décidé de substituer l’indicateur économique du PIB par l’indicateur du bonheur moyen. Les autorités devaient non pas chercher à augmenter le PIB mais à faire croître le bonheur. Seulement, un facteur essentiellement humain allait perturber ce projet : les études ayant montré que la télévision apportait du bonheur aux individus, le roi s’est dépêché de libéraliser le marché pour booster l’offre à travers l’accès au câble. Les habitants ont alors découvert des images du monde entier, montrant des occidentaux avec leurs voitures individuelles, leurs immenses maisons, leur consommation ostentatoire et une certaine forme de jalousie s’est installée. L’indice du bonheur a connu une baisse considérable.

L’ACTION DES POUVOIRS PUBLICS

C’est donc dans la comparaison que le bonheur s’opère. Pour être heureux, il suffirait d’avoir plus ou autant que son voisin. Richard Layard propose quant à lui une alternative politique : corriger les écarts salariaux et les inégalités de patrimoine à travers une grande réforme fiscale et une politique de redistribution. Cependant un renforcement des prélèvements obligatoires pourrait restreindre l’emploi et l’activité, autre variable essentielle du bonheur. Sans travail, l’individu se sent inutile dans la société capitaliste et perd ses moyens de subsistance. 

Les politiques doivent ainsi agir en matière d’emploi, mais aussi en matière d’éducation : c’est ce qu’ont mis en avant les économistes Français Yann Algan, Pierre Cahuc et André Zylberberg. Dans leur livre, La fabrique de la défiance, ils démontrent que le système éducatif bloque les capacités d’entrain, favorise les inégalités et empêche les écoliers français d’être pleinement heureux. Pour eux, cela impacte à long terme le potentiel de croissance et génère un cercle vicieux où la méfiance engendre le chômage et vice-versa.

L’existence du bonheur implique une nouvelle forme de croissance économique : rechercher l’amélioration des échanges, de la confiance mutuelle, de l’emploi et de l’éducation. C’est d’ailleurs tout le travail de l’économiste Keynes qui est réutilisé ici : en soutenant la demande par l’intermédiaire de l’emploi et du capital humain et en renforçant la coopération, les pouvoirs publics consolident la demande anticipée des entrepreneurs, favorables au soutien de l’emploi et de la production. Le bonheur deviendrait un nouvel instrument de la croissance économique.

Pierre Rondeau

 

[1] http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/05/06/la-france-championne-d-europe-du-pessimisme_3171535_3214.html

Pour en savoir plus :

L’économie du bonheur, Lucie Davoine, La découverte, collection « Repères », 2012.

Bonheur et économie, Renaud Gaucher, L’harmattan, collection « L’esprit économique », 2009.

Le prix du bonheur, Richard Layard, Armand Colin, 2005.

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