Croissance durable : la fin d’un paradoxe ?

Le développement durable devient une préoccupation majeure tant sur le plan socio-économique que politique. Toutefois, la préservation de l’environnement met en exergue un dilemme entre la croissance économique (l’augmentation continue de la création de richesses dans un espace économique donné) et l’environnement (la préservation des ressources naturelles nécessaires à la croissance ou la réduction des émissions polluantes, effets externes de l’activité économique). Une solution à ce paradoxe semble envisageable : « la croissance (endogène) durable ».

Croissance et développement durable : un paradoxe

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays sous domination allemande se sont retrouvés avec des plaies béantes, qu’il a fallu panser par des mesures politiques et économiques afin qu’ils retrouvent toute leur vitalité. Le remède à ces différents maux a été apporté par le plan Marshall, une aide financière américaine qui a contribué à redorer le blason de nombreux pays de l’Europe occidentale et à retrouver leur niveau de vie d’avant-guerre. C’est ainsi que les « Trente Glorieuses » (Fourastié, 1979) ont débuté, désignant une période d’environ trente ans (1945 – 1973) où le taux moyen annuel de croissance des pays de l’OCDE était d’environ 5% (5,5% en France). On peut comprendre que, dans une telle période de prospérité économique, la préoccupation pour l’environnement n’était pas une priorité.

Toutefois, cette « révolution invisible » (Fourastié, 1979) semble prendre fin à partir des années 1970 où les questions environnementales prennent leur essor, notamment avec le célèbre Rapport Meadows (Meadows et al., 1972). Ce rapport insiste, d’une part, sur le fait que la prospérité économique des pays développés dépend directement des ressources naturelles non renouvelables employées dans le processus productif et que, par conséquent, elle ne peut être que limitée dans le temps. D’autre part, l’activité productive dégrade la qualité environnementale notamment causée par des flux d’émissions polluantes. Bien que ce rapport ait été vivement critiqué par de nombreux économistes comme Hayek, il n’en demeure pas moins qu’il met en exergue un paradoxe entre « croissance économique » et « préoccupations environnementales », au sens de la Commission Brundtland (1987). Ces préoccupations environnementales sont regroupées sous la bannière du développement durable, « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins ».

Croissance durable : une solution envisageable

Dans une économie de plus en plus mondialisée, la « croissance durable » tente de concilier le développement durable et la volonté des pays à dégager toujours plus de valeurs ajoutées. En d’autres termes, comment concilier l’activité productive, émettrice d’émissions polluantes et utilisant des matières premières non renouvelables, et le développement durable qui impose de réduire l’utilisation des facteurs de production nécessaires à la croissance économique ?

De nombreux économistes ont tenté de répondre à cette question notamment à travers les théories de la croissance endogène (Romer, 1990). La croissance endogène se définit par le comportement stratégique des firmes, en situation de concurrence, à innover pour dégager une rente de monopole temporaire. Chevé et Ragot (1998) et plus récemment Ricci (2007) ont éffectué une revue de la littérature sur les différentes possibilités d’intégrer le dilemme « croissance durable ». La majorité des modèles « théoriques » considère une économie où le processus de production (et/ou de consommation) d’un bien final dégage des émissions polluantes (dioxyde de carbone par exemple) ou utilise des ressources non renouvelables polluantes (charbon, acier, pétrole), que l’on tente de réduire par différentes solutions techniques curatives ou préventives. La solution curative consiste en la mise en place d’activités de dépollution afin de traiter la pollution déjà émises par les activités productives sans pour autant modifier leurs technologies de production. Quant à la solution préventive, elle consiste en la mise en place de technologies dites « propres » ou « vertes » (cleaner technologies), c’est-à-dire des processus de production qui dégagent moins de pollution que les technologies « standards » ou « sales » (dirty technologies) et apportent directement une solution à la source du problème et non pas en « bout de chaîne » (end-of-pipe technologies).

Les apports théoriques de ces modèles résident dans l’importance des activités de recherche et développement (R&D) engagées par les entreprises dans les technologies propres. L’idée est que l’entreprise se lance dans une course à l’innovation puisqu’elle est en situation de concurrence et que son gain potentiel réside dans la rente de monopole temporaire dont elle pourra bénéficier si elle dépose un brevet avant ses concurrents. L’innovation préventive peut concerner une réduction des émissions de dioxyde de carbone en adoptant une meilleure technologie ou alors en modifiant sa combinaison productive pour intégrer des ressources peu ou non polluantes. Ainsi, la qualité de l’environnement s’améliorera (une baisse du stock des émissions polluantes par exemple) et conduira à une amélioration du bien être des individus via sa fonction d’utilité intertemporelle. Toutefois, la théorie économique impose des hypothèses « lourdes » pour inciter les entreprises à se lancer dans des projets de R&D « durable », notamment par des outils économiques (la taxation suivant le principe du pollueur-payeur, le marché des droits à polluer, la subvention…) ou par des outils réglementaires (les normes environnementales, les lois…). Ces mesures incitatives sont imposées par l’Etat dans le but de pallier aux défaillances du marché en obligeant les entreprises à internaliser le coût de leur pollution, ce qui impacte directement la maximisation de leur profit.

En somme, les théories de la croissance endogène durable constituent une réponse au paradoxe de la « croissance durable ». De plus, dans le contexte économique actuel, la croissance durable semble une alternative possible à la sortie de la crise. Toutefois, il semble nécessaire de dépasser le simple cadre d’une analyse théorique et davantage se rapprocher à la théorie managériale (Torres, 2014) afin de mieux appréhender le comportement stratégique des entreprises qui ne raisonnent plus en une simple maximisation de leur profit mais dans la réponse aux attentes des différentes parties prenantes. Un retour vers la « mésoéconomie » semble peut-être nécessaire.

A. CHEVRET
Enseignant en Économie et en Gestion

Pour aller plus loin

Chevé M., Ragot L., (1998) : « La croissance endogène durable », dans Schubert K., Zagamé P., L’environnement, une nouvelle dimension de l’analyse économique, Editions Vuibert, Paris, 161-205.

Fourastié J., (1979) : Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard.

Meadows D.H., Meadows D.L., Randers J., Behrens III W.W., (1972) : The Limits to Growth: a Report for the Club of Rome’s. Project on the Predicament of Mankind, New York, Universe Books

Ricci F., (2007) : « Channels of transmission of environmental policy to economic growth: A survey of the theory », Ecological Economics, 60, 688-699.

Romer P., (1990) : « Endogenous Technological Change », Journal of Political Economy, 98, 71-102.

Torres C., (2014) : « Le développement durable, un levier de la croissance ? », http://lepetitjournaldeleconomie.fr/, 9 Janvier 2014.

3 commentaires

  1. Bonjour,

    Article intéressant. J’ai une question : qu’entendez-vous par un retour vers la « mésoéconomie » ?

    Guillaume.

    • Bonjour Guillaume,

      Tout d’abord, merci beaucoup pour l’intérêt que vous avez porté à cet article. La mésoéconomie est une analyse qui se situe entre la macroéconomie (l’étude du comportement des entreprises, des ménages (dans leur ensemble)) et la microéconomie (l’étude du comportement d’une entreprise, d’un ménage).

      La mésoéconomie s’intéresse à l’étude du secteur (ou de la branche) dans laquelle se trouve les entreprises et les consommateurs (dénommés parties prenantes dans l’article). L’idée avancée est qu’il ne faut pas seulement se conformer à de grandes explications économiques théoriques qui sont très souvent réductrices mais plutôt adopter une démarche focalisée sur les acteurs eu égard à leur comportement qui dépend très souvent du secteur d’activité (et donc de leurs stratégies). En d’autres termes, il convient peut-être de coupler les théories économiques aux théories managériales pour pouvoir davantage affiner la question de la croissance durable.

      Pour illustrer l’idée : la théorie managériale peut expliquer pourquoi une entreprise à un intérêt à œuvrer pour le développement durable sans forcément la menacer d’une taxe de type « pollueur-payeur ». Les travaux de P. Drucker peuvent être une solution.

      Bien cordialement,
      A.C.

  2. Poursuivez, jeune homme.
    Vous avez du talent.

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