Communiste et libéral convaincu : Léon Walras

Quand un socialiste militant sème les graines d’une nouvelle discipline qui sera plus à la recherche de l’équilibre des formules mathématiques que de l’équilibre social. Léon Walras (1834-1910) est connu comme l’un des pères de la science économique moderne orthodoxe, fière de reposer sur des principes mathématiques scientifiques et indiscutables. Pourtant, il n’aurait pas souhaité que l’économie politique – héritière d’une riche tradition philosophique, sociologique et politique – soit éclipsée par les calculs et les méthodes individualistes de la nouvelle science. Comment la pensée d’un socialiste antidogmatique a-t-elle été transformée par la postérité en une théorie ultra-libérale?

 Léon Walras, fils de l’économiste Auguste Walras à qui il empruntera plusieurs des principes fondateurs de sa pensée, va s’engager tôt dans le mouvement de soutien aux coopératives et devient rédacteur en chef de la revue Le travail, organe international de la classe laborieuse. Pour lui l’économie se sépare en trois dimensions interdépendantes que l’on retrouve dans les titres de ses ouvrages : Éléments d’économie politique pure (1874-79), Études d’économie sociale, (1896), Études d’économie politique appliquée (1898). Selon lui, c’est en associant, respectivement, une vision économique idéale, des principes moraux, et la réalité du terrain et des politiques économique que l’on peut avoir une vision scientifique et juste de la société, ce qu’il a appelé le « socialisme scientifique libéral et humanitaire ».

La critique des dogmes libéraux

Walras réfute les positions orthodoxes des deux écoles libérales françaises: l’école de Frédéric Bastia qui fonde le droit de propriété et la liberté exclusivement sur le terrain de la justice et des libertés civiles et politiques et l’école de Jean Baptiste Say, qui défend la liberté et le droit de propriété sur le terrain de l’intérêt social et de l’efficacité économique. Chez ces libéraux, la place de l’État est pratiquement inexistante alors que pour lui, il doit permettre une initiative collective, car les coopératives ne sont pas des réponses généralisables aux déséquilibres de richesses. L’idée d’un individu libre et autonome n’est pas supérieure à celle de l’État car il n’existe que grâce et dans le cadre de la société qui le précède.

Réunir communisme et libéralisme

État et individu sont à placer au même niveau. Par conséquent l’individualisme méthodologique ne peut être qu’incomplet. À ce titre, les arguments scientifiques du socialisme ont raison car ils prennent en compte les questions sociales. En revanche, leurs solutions politiques sont autoritaires et mauvaises pour l’activité économique. A l’inverse, les libéraux ont raison sur le plan politique car ils défendent la liberté, mais scientifiquement ils ont tort puisqu’ils ignorent la question sociale.

 Les facultés et les contributions personnelles sont inégales, Walras estime donc que le revenu tiré du travail doit revenir entièrement à l’individu qui l’a gagné et ne doit pas être taxé. En contrepartie, il faut considérer et respecter l’égalité des conditions sociales. Comme la nature a été donnée à toute l’humanité, les ressources naturelles doivent être utilisées également par tous. L’humanité dans son ensemble est propriétaire du patrimoine naturel et une génération d’homme n’en a que l’usufruit. En d’autres mots, on ne peut qu’exploiter et tirer les fruits de la terre, la nature ne peut être possédée et vendue. Seul l’État, représentant légitime des générations passées, présentes et à venir, peut détenir la propriété des terres.

Propriété collective du sol urbain et rural

L’État doit donc racheter des terres pour toucher les rentes foncières, ou pour les donner à exploiter à des familles pauvres comme le recommandent d’autres penseurs socialistes libéraux tels John Stuart Mill. Pour Walras, toutes les terres doivent être systématiquement rachetées, en ville comme à la campagne, car le revenu foncier doit revenir intégralement à l’État. Sans expropriation, et en les rachetant au prix du marché, comment financer une telle dépense même en achetant progressivement ?

L’État ne peut payer comptant mais il peut recourir à l’emprunt, et émettre des obligations pour indemniser les propriétaires. Pour évaluer la possibilité de financer une telle dette, Walras construit une théorie mathématique du prix des terres et de leur rachat basée sur deux hypothèses majeures: la croissance économique à moyen terme va faire augmenter la valeur de l’immobilier et des loyers de manière accélérée, et l’abondance de capital liée aux masses de capitaux rendus disponibles fera diminuer les taux d’intérêt. À long terme, cela permettrait d’amortir la dette publique. Une fois le grand emprunt remboursé, l’État pourra fonctionner grâce à ces revenus et les prélèvements fiscaux, qui sont pour lui une atteinte aux droits naturels de l’individu, ne seront plus nécessaires.

 La libre concurrence

Walras a critiqué Proudhon et a reproché à Marx la suppression de la libre-concurrence qui est « un mécanisme automoteur et autorégulateur de production de richesses sociales ». En cela, Walras est réellement libéral et soutient les effets bénéfiques du marché, tout en restant conscient qu’il faut se protéger de ses effets nuisibles et que l’État doit fixer les règles du jeu. De plus, il doit assurer certains services comme l’administration centrale, la justice, la police et l’armée, l’éducation primaire et secondaire, mais aussi les monopoles naturels, c’est-à-dire essentiellement les industries de réseau, où la concurrence est plus coûteuse et où il faut garantir des tarifs moyens face au risque de monopole privé et de discrimination tarifaire pour maximiser les bénéfices. Les chemins de fer, par exemple, peuvent être nationalisés et exploités par une entreprise publique, ou faire l’objet de concessions. Mais ce sont des exceptions.

Pour le reste de l’activité économique, la concurrence « parfaite » doit mener vers un équilibre optimal, c’est-à-dire où les facteurs de production sont utilisés pleinement et toute la population active est occupée. En formalisant l’équilibre général dans une démonstration algébrique solide, le génie de Walras a fait briller les yeux des libéraux contemporains comme Pareto, ou d’autres économistes qui bien des années après ont remporté des prix Nobel en exploitant ses théories. Avec Wenger et Jevons, il contribue ainsi à créer le mouvement marginaliste et à déconnecter l’économie de sa base sociale. Malgré lui.

Inclassable et toujours incompris

Entre socialistes dogmatiques et libéraux orthodoxes, Walras eu du mal à être compris et à trouver un poste en France. La plupart des économistes ont reconnu son économie pure, mathématique, et ont renié son économie sociale et appliquée. Schumpeter l’a décrit comme le plus grand économiste du monde, mais seulement pour la version pure de sa théorie. Or, pour Walras elle était inséparable de l’économie sociale et de l’intérêt de l’humanité ; cette cohérence l’a même poussé à se présenter plusieurs fois au prix Nobel de la Paix, alors que le prix économique n’existait pas. Il ne l’a pas eu. D’autres l’ont eu à sa place, mais en mutilant sa pensée. Celle d’un théoricien qui a su réfléchir autrement et qui peut être une source d’inspiration à l’heure où la diversité des politiques économiques qui sont mis en débat semble réduite à des variantes des mêmes idées directrices.

Sébastien Dérieux

Doctorant

EN SAVOIR PLUS :

Léon Walras, pionnier de l’économie mathématique et réformateur méconnu, par Maurice Allais. http://www.annales.org/archives/x/walras.html

Laboratoire Triangle à Lyon, éditeur des œuvres complètes de Auguste et Léon Walras, vidéo sur : http://maget.maget.free.fr/Filmo/Clips_Laboratoires-SHS/clip_Walras.htm

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