Comment le football a aidé la théorie économique ?

Depuis le début du XX° siècle, le football est entré dans l’ère du professionnalisme. Le championnat de France date de 1932, avec la « division nationale » – aujourd’hui la Ligue 1. Quant à l’Angleterre, le championnat professionnel date de 1888, la plus vieille ligue d’Europe.

Le professionnalisme a impulsé de nouvelles contraintes économiques et sportives. Les clubs, en concurrence continue et à la recherche des meilleurs résultats, ont dû multiplier les méthodes pour tenter de performer et de remporter les nombreuses batailles. Certains spécialistes en viennent jusqu’à comparer un match de football à la stratégie militaire : il s’agit d’un affrontement synchrone où chacun défend sa réputation et espère repartir vainqueur, avec la gloire et l’honneur qui lui est dû.

Dans l’esprit des joueurs, tout est mis en œuvre pour gagner, pour être le meilleur, pour réussir quoiqu’il arrive. Ils en sont arrivés à un tel point que, lorsqu’on teste l’esprit de footballeurs professionnels dans des expériences de psychologie économique en laboratoire, ce sont eux qui mettent le plus d’impact à réussir la moindre partie.

 

Le football intègre des hypothèses de l’économie orthodoxe

Ce n’est plus une question d’argent, à ce niveau-là, mais un état d’esprit : la compétition du football a transformé l’esprit rationnel de l’agent et l’a fait sombrer dans une réflexion maximisatrice et individualiste. Ne serait-ce pas l’esprit même de l’homo-economicus ?

L’homo-economicus, ou Homme Economique, est l’agent représentatif créé par les économistes et philosophes Classiques et néo-classiques du XIX° siècle capable de la plus grande rationalité possible et de la maximisation de son utilité sous la contrainte financière. Il est l’agent qui permettra de valider les théories économiques en adoptant la meilleure psychologie possible.

Par exemple, un marché peut garantir un rééquilibrage naturel si et seulement si les agents qui le composent adoptent le meilleur comportement possible, s’ils cherchent tous à garantir à l’optimum individuel afin de réaliser l’optimum collectif. C’est l’idée même de la main-invisible.

Ce concept, né des réflexions du philosophe Ecossais Adam Smith, dans La Richesse des Nations, écrit en 1776, pose que la somme des intérêts personnels forme le tout collectif, qu’il se réduit au jeu des parties. Si chaque individu, chaque agent est doué d’une parfaite rationalité égoïste et cherche constamment à réaliser son intérêt personnel, une « main invisible » viendra mettre en relation les désirs de chacun et tout le monde y trouvera son compte.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ». Les individus sont en luttes permanentes et ne cherchent qu’à maximiser leurs propres intérêts. Le boucher ne viendra pas vendre sa viande par bonté d’âme mais pour récupérer de l’argent. L’amateur de bonne chair n’achètera pas la viande par altruisme envers le boucher mais pour satisfaire son désir.

En économie, pour faire fonctionner l’optimum, la théorie classique impose à ce que les individus soient rationnels, égoïstes, individualistes et maximisateurs. Qu’ils soient capables de prendre les meilleures décisions possibles à partir d’un calcul coût-avantage personnel.

Or, cela n’a jamais été prouvé empiriquement et jamais réalisé. A aucun moment dans l’histoire économique moderne nous n’avons pu assister à la naissance d’un Homo-Economicus, il reste une entité théorique infondée dans le monde réel.

Ainsi, toutes les théories orthodoxes n’ont aucune validité empirique tant que l’hypothèse de base, celle d’un agent représentatif est impossible à appliquer et n’existe pas. Pourtant, il existe une solution et il nous faut revenir au football ici.

 

Le football pour l’économie

L’économiste Espagnol, Ignacio Palacio-Huerta, professeur à la London School of Economics et directeur de recherche pour l’Athletic Bilbao, club de football dans le nord de l’Espagne, est l’auteur du livre « Beautiful Game Theory ». Dedans, il a cherché à montrer, à travers de nombreux exemples, comment le sport le plus populaire du monde pourrait servir l’économie et offrir des outils et des données statistiques capables de valider les théories fondamentales.

Pour une fois, le football est au service de l’économie et pas l’inverse. De nombreux spécialistes ont jusque-là toujours associé l’économie pour le football. Un club étant dirigé comme une entreprise, il doit répondre à toutes les attentes de l’efficience économique. A l’ère du professionnalisme, l’argent doit être utilisé de la manière la plus juste afin de maximiser l’utilité sous contrainte.

L’économiste Français Bastien Drut a, par exemple, écrit le livre Economie du football Professionnel, qui renvoie l’utilisation des théories économiques les plus connues afin d’aider des équipes, des collectifs, à performer grâce à l’instrument économique. Dans le même ordre d’idée, on peut aussi noter les travaux de Simon Kuper et David Szymanski qui, avec Soccernomics, ont révolutionné l’art de l’économie du football.

Mais ici, Palacios-Huerta fait tout l’inverse. Ce n’est plus l’économie au service du football mais le football au service de l’économie. Il ne cherche non pas à tenter d’élaborer les meilleures stratégies possibles afin d’aider ses clubs favoris mais d’utiliser ses connaissances sportives pour soutenir et prouver des théories économiques.

Sa méthodologie est celle Gary Becker, économiste à l’Université de Chicago et prix Nobel. Pour ce dernier, l’économie ne devait pas être considérée comme une science à proprement parler mais comme une méthodologie à appliquer dans tous les domaines de la vie : sociologie, psychologie, marketing, histoire, criminologie, etc.

Ainsi, Palacios-Huerta reprend sa considération et applique les outils de l’économie à des matchs de football et cherche ainsi à justifier empiriquement des concepts théoriques de la science économique. Les agents sont-ils rationnels ? Sont-ils capables de prendre la meilleure décision possible ? Sont-ils doués d’une rationalité adaptative et apprennent-ils de leurs erreurs ? Sont-ils influencés par leur environnement ? Sont-ils voués à l’amélioration collective via la maximisation de leur intérêt propre ?

Ce sont des questions que la théorie s’est toujours posée, a toujours cherché à appliquer mais n’a jamais su apporter une validité empirique. Sauf que maintenant, grâce au football, les choses sont vraies.

 

Une application à la théorie des jeux

 

Prenons par exemple la théorie du minimax, célèbre réflexion en théorie des jeux appliquée par le mathématicien John von Neumann. En 1928, ce dernier cherche à trouver la meilleure stratégie à adopter lorsque deux adversaires se font faces, doivent prendre des décisions en mêmes temps et où l’action de l’un influence le résultat de l’autre.

Il a alors montré que le meilleur moyen de remporter des jeux non-coopératifs était la stratégie de randomisation, de hasard pur. En d’autre terme, puisque l’adversaire raisonne à partir de nos décisions, si l’on veut le battre, il faut garantir un comportement totalement aléatoire, nos actions doivent être imprévisibles.

Néanmoins, Von Neumann n’a jamais pu prouver empiriquement sa théorie. Elle n’était basée que des estimations mathématiques. Il a fallu attendre les années 1990, avec l’apparition de l’économie expérimentale, pour tester les décisions des agents, lors de jeux non-coopératif, et essayer de valider le théorème du minimax.

Par exemple, avec l’aide des travaux de l’économiste Américain Vernon Smith, des scientifiques ont testé en laboratoire la meilleure façon de gagner à Pierre-Feuille-Ciseau : l’imprévisibilité de décision, garantir des choix aléatoires, en respectant le théorème du minimax. Or, cette étude a montré que les agents testés n’étaient pas capables de randomiser leurs actions, ils raisonnaient toujours à partir d’autrui et en fonction de ce qu’ils ont fait précédemment.

Les individus ne seraient donc pas suffisamment rationnels pour optimiser leurs chances de résultats à pierre-feuille-ciseau ou dans un autre jeu et personne ne pourrait donc être considéré comme meilleur qu’un autre. Vraiment tous les individus ? L’économiste Espagnol Ignacio Palacios-Huerta a montré que les footballeurs avaient cette particularité de randomiser leur décision de jeu et de la rendre imprévisible lors d’un événement particulier : le penalty.

En effet, les joueurs de football ne savent pas, au moment même où ils vont tenter le penalty, de quel côté ils vont tirer. Ils ne raisonnent pas à partir des actions précédentes ou à partir des choix précédents du gardien. Ils agissent sans réfléchir en fonction de leur instinct. En clair, ils garantissent parfaitement le hasard et valident alors l’application de Von Neumann.

 

L’hypothèse des marchés efficients enfin démontrée ?

 

Mais ce n’est pas tout Palacios-Huera a aussi réussi à prouver la véracité d’une chimère en économie : l’efficience des marchés. Cette théorie considère qu’à travers le laisser-faire et l’absence de contrainte, n’importe quel marché conduit naturellement à atteindre un équilibre et un ordre spontané. L’information circule librement et aucun agent n’a un avantage sur un autre.

Cette théorie a toujours été considérée comme vraie par les tenants d’un libéralisme économique, justifiant ainsi la non-intervention de l’Etat dans les sphères mercantiles, sauf qu’elle n’a jamais été prouvée empiriquement. Jamais aucune recherche n’a pu établir l’efficience parfaite des marchés. Même son fondateur, l’économiste Américain Eugene Fama, parle de « degré d’efficience » allant d’une efficience faible à une efficience forte, la semi-forte étant l’intermédiaire et celle qui est globalement acceptée dans la réalité.

Et bien le football offre la possibilité unique de prouver l’existence d’un marché parfaitement efficient. Palacios-Huerta cite une recherche menée par les économistes Karen Croxson et James Reade qui ont analysé la variation des paris sportifs lors des matchs en championnat de football Anglais.

Ils ont montré qu’à travers la libre circulation de l’information, l’absence de sélection adversaire et de comportement amorale, le cours d’une cotation n’évoluait qu’en fonction des prises de décision. Il y a un rapport quasiment égal à 100% entre événement observé pendant un match et prise de pari.

Normalement, sur un marché inefficient, les ordres passés ne correspondent toujours pas à la réalité du terrain : les actionnaires vendent parce qu’ils disposent d’une information particulière, souvent monnayée illégalement, achètent alors que rien ne le laissent présager et le prix d’un titre ou d’un bien dépasse largement son prix « naturel ».

Ici, sur le marché des paris sportifs, l’efficience est parfaite et les prix, les cotations, équivalent précisément au prix réel, au prix naturel. La théorie de l’efficience a pour la première fois était justifiée et démontrée, elle peut exister dans la sphère réelle et c’est le football qui l’a prouvé.

 

L’économie de la discrimination

 

Palacios-Huerta continue ses recherches et parvient à trouver des implications du football dans l’explication des comportements sociaux, face à la peur, face à des incitations intrinsèques et extrinsèques mais l’une de ses plus intéressantes approches et celle donnée sur la question du racisme et des discriminations.

En économie, une voie majoritaire est suivie comme quoi, dans un marché libre et non-faussée, le racisme tend à disparaitre parce qu’il implique le paiement d’une prime additionnelle liée à une préférence particulière : à compétence égale, les entrepreneurs privilégieront des blancs à des noirs et la demande sera supérieure à l’offre sur le marché du travail.

Ainsi, dans un cadre compétitif, les agents seraient incités à maximiser leur profit et à se dessaisir de cette taxe discriminante tacite au profit d’une embauche égalitaire. Or tout ceci n’est que théorie puisque le racisme et la discrimination persistent. Sauf en football.

En effet, à partir d’une étude déjà développée par l’économiste Américain Stefan Szymanski, en Angleterre, Palacios-Huerta montre que les clubs de football non-discriminants ont tendance à performer à la fois leur résultat économique et sportif. Ils ne payent pas la taxe discriminante et s’offrent de meilleurs joueurs grâce aux bénéfices économiques réalisés.

Entre 1976 et 2010, la part des joueurs noirs en Angleterre est passé de 2% à 30%, le racisme a considérablement été battu non pas à cause d’une intervention politique mais seulement à travers le mécanisme du marché. Les agents rationnels cherchent à maximiser leur utilité, en l’occurrence financière pour le cas des dirigeants de club de football.

Tout cela est extraordinaire et montre de façon très intuitive comment le sport le plus populaire du monde peut aider l’économie et les sciences. Il ne doit pas être vu comme un événement populaire, un simple spectacle, mais comme le moyen d’offrir un nombre considérable de données mettant en jeu des centaines de milliers de personne à travers le monde. Par son caractère compétitif et professionnel, il permet de poser les bases démonstratives des théories économiques courantes.

 

Pour une fois, remercions le football pour l’amélioration de nos connaissances.

 

Pierre Rondeau, @Lasciencedufoot

En collaboration avec le site Foot&Stratégie, http://www.football-et-strategie.com/ @FootStrategie

 

En savoir plus :

 

– Bastien Drut, Économie du football professionnel

– Simon Kuper, Stefan Szyamnski, Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus.

– Ignacio Palacios-Huerta, Beautiful Game Theory.

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