Chiffres du chômage : de quoi parle-t-on ?

Le 9 septembre 2012, François Hollande s’engageait à inverser la courbe du chômage dans un délai d’un an, avant de repousser cette échéance à la fin de l’année 2013. A en croire les statistiques de Pôle Emploi, l’inversion de la courbe du chômage a bien eu lieu au mois d’août dernier : le nombre d’inscrits à Pôle Emploi a diminué de  50 000 après avoir constamment augmenté depuis avril 2011. Quelques jours plus tard, on apprenait que le recul du nombre de chômeurs avait été gonflé du fait d’un bug de l’opérateur SFR …  Alors, peut-on réellement faire confiance aux chiffres du chômage?

La comptabilisation du nombre de chômeurs

Il existe deux manières de mesurer le chômage en France. La première résulte de l’ « enquête emploi »  réalisée par l’INSEE tout au long de l’année, en interrogeant environ 108 000 personnes âgées de plus de 15 ans chaque trimestre. Trois conditions sont requises pour être comptabilisé comme chômeur : être sans emploi, être disponible pour travailler dans un délai de deux semaines et rechercher activement un emploi. Cette définition a été adoptée en 1982 par le Bureau International du Travail pour permettre des comparaisons internationales. Les derniers chiffres issus de l’enquête emploi font état d’une stabilisation du taux de chômage, estimé à 10,6% en France métropolitaine pour le 4ème trimestre 2013.

La seconde méthode pour évaluer le nombre de chômeurs consiste à comptabiliser le nombre demandeurs d’emploi inscrits à Pôle Emploi. Ces derniers sont classés en cinq catégories (A, B, C, D, E). La catégorie A ne comprend que les demandeurs d’emploi n’ayant pas exercé d’activité professionnelle au cours du mois précédent et qui réalisent des actes positifs de recherche d’emploi. 3 235 700 personnes étaient concernées fin 2013, soit 50 000 personnes de moins qu’en juillet 2013. Cette statistique, généralement retenue par les médias pour rendre compte du nombre de chômeurs, est celle qui a suscité une polémique en septembre dernier.

L’addition du nombre de demandeurs d’emploi des catégories A, B et C permet d’appréhender la question du chômage de manière plus globale. Sont inclus les demandeurs d’emploi réalisant des actes positifs de recherche d’emploi, y compris ceux ayant exercés une activité réduite au cours du mois précédent. Leur nombre s’établit à 4 789 200 fin août 2013, soit environ 1.5 millions de plus que les seuls demandeurs d’emploi de la catégorie A. Quant aux catégories D et E (608 000 personnes), elles recouvrent les personnes inscrites à Pôle Emploi n’ayant pas l’obligation de rechercher activement un emploi pour des raisons diverses, car elles sont en congé maladie par exemple.

L’impact des choix méthodologiques

Les chiffres du chômage, à l’instar de toutes les statistiques, ne sont que le reflet de la réalité; c’est la raison pour laquelle ils doivent être maniés avec précaution. Rappelons tout d’abord que les choix méthodologiques opérés ne sont pas sans effet sur la valeur des statistiques obtenues. Afin d’élaborer des statistiques du chômage, il est nécessaire d’établir une frontière, d’une part entre les chômeurs et les actifs occupés, et d’autre part entre les chômeurs et les inactifs. Quelle que soit la définition retenue du chômage, ces frontières ne peuvent qu’être poreuses étant donnée la complexité du phénomène analysé.

Les personnes qui occupent ou qui ont récemment occupé un emploi sont exclues des chiffres du chômage, même si elles désirent travailler davantage ou avoir un emploi plus stable, plus rémunérateur ou plus qualifié. Il s’agit par exemple des travailleurs pauvres (1 million de personnes d’après l’Observatoire des inégalités). Bien qu’ayant un emploi, ces personnes ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté. Sont également concernées les personnes en temps partiel qui souhaitent travailler davantage (1 million de femmes et 300 000 hommes). Enfin, les travailleurs surqualifiés dits déclassés sont susceptibles d’être à la recherche d’un emploi même s’ils en ont déjà un.

Les travailleurs pauvres, les personnes en temps partiel subi et les actifs déclassés sont considérés comme étant en emploi bien que leur situation réelle se rapproche du chômage. D’autres catégories de la population, également proches du chômage, sont comptabilisées comme étant inactives. Il s’agit par exemple des chômeurs qui, découragés, ne renouvellent pas leur inscription à Pôle Emploi ou qui ne déclarent pas chercher unemploi; des personnes qui ne sont pas disponibles pour travailler immédiatement; ou encore des jeunes de moins de 25 ans ayant travaillé moins de 4 mois qui, n’ayant droit ni au RSA ni aux allocations chômage, ne s’inscrivent pas à Pôle Emploi.

Ces difficultés d’ordre méthodologique sont inhérentes à l’élaboration de toute statistique. Elles ne doivent évidemment pas remettre en cause l’utilité des statistiques, qui demeurent un outil nécessaire à la compréhension du phénomène du chômage. La question n’est pas tant de discuter d’une définition que  d’en connaître les principales limites et d’en tenir compte en les examinant et en les communiquant au grand public. Pour s’affranchir de ces difficultés, il est également nécessaire de faire porter l’analyse sur une batterie d’indicateurs plutôt que sur un seul chiffre. Outre les statistiques mentionnées précédemment, l’INSEE publie régulièrement le nombre de personnes en sous-emploi (1,3 million de personnes en 2011) ainsi que le nombre de personnes comptabilisées comme inactives mais qui désireraient avoir un emploi, ce que les économistes appellent le halo du chômage (860 000 personnes en 2011).

 

Peut-on faire confiance aux chiffres du chômage?

La récente polémique a mis en exergue d’autres critiques adressées aux chiffres du chômage. Au mois d’août dernier, le nombre de radiations de Pôle Emploi a été anormalement élevé. Une enquête déclenchée par le ministère du travail a été nécessaire pour montrer que cette variation soudaine résultait d’un incident technique. En principe, les demandeurs d’emploi qui n’ont pas actualisé leur dossier (et qui ont demandé à être relancés de la sorte) reçoivent un SMS de relance cinq jours avant la fin de la période d’actualisation des inscriptions. Sur les 650 000 SMS de relance envoyés par SFR, l’opérateur chargé d’assurer ce service, 170 000 n’avaient pas été reçus, ce qui expliquerait le nombre élevé de radiations. Suite à l’enquête, la baisse du nombre de demandeurs d’emploi a été estimée à environ 25 000 par Pôle Emploi au lieu des 50 000 initialement annoncés.

Cet épisode nous rappelle que les chiffres du chômage ne sont pas seulement influencés par le choix de la méthodologie statistique utilisée. L’élaboration de statistiques se heurte inévitablement à des difficultés logistiques de mise en œuvre, en particulier lorsque les données sont collectées par un organisme administratif dont la mission n’est pas d’établir des statistiques. Une modification dans la gestion de l’organisme chargé de collecter les données ou de l’un de ses prestataires, délibérée ou non,  risque alors de faire fluctuer le chômage dans les statistiques sans que cela ne reflète une quelconque réalité.

Ces difficultés d’ordre institutionnel sont sans doute plus problématiques que les difficultés méthodologiques mentionnées ci-dessus dans la mesure où elles peuvent échapper à la connaissance des statisticiens. Plus grave encore, ce type de défaillances ouvre la porte à des interrogations concernant la fiabilité des statistiques, et jette le discrédit sur les pouvoirs publics. Le spectre d’une manipulation des statistiques par l’Elysée n’est pas loin… Difficile de mettre un terme à ces soupçons dans la mesure où Pôle Emploi n’est pas une institution indépendante du pouvoir  politique.

Au-delà d’un renforcement nécessaire de la qualité des procédures, c’est surtout l’usage que l’on fait des statistiques qui doit évoluer. D’une part, les chiffres du chômage sont trop rapidement communiqués par les médias, avant même qu’ils ne soient publiés par le ministère du travail. Renoncer à obtenir ces statistiques en temps réel permettra d’en améliorer la fiabilité, par exemple en instaurant une certification, comme le préconise Paul Champsaur, président de l’Autorité de la Statistique Publique. D’autre part, les hommes politiques, et peut-être leurs électeurs, accordent une importance démesurée à ces chiffres. Ainsi, quelques jours avant l’annonce des chiffres du chômage en septembre dernier, Benoît Hamon déclarait sur RTL que la popularité du président serait indexée sur l’inversion de la courbe du chômage.

 

Edwige Marion

Pour en savoir plus

–          La mesure du chômage par l’Insee, L’Insee en bref, septembre 2012

–          Site de l’Observatoire des inégalités

 

 

 

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