Argentine et Grèce : deux crises distinctes, les mêmes conséquences désastreuses pour la population

Malgré l’océan et les dix années qui les séparent, les crises qu’ont connu l’Argentine et la Grèce, respectivement en 2001 et en 2007, se font étrangement échos. Assisterait-on à un recommencement éternel de l’histoire ?

 

Une crise, celle de l’Argentine en 2001…

 

Comment passer de la 5ème puissance économique mondiale (1945) à la 27ème en un peu moins de 70ans ?

Prenez une dose de corruption, une dose d’austérité, une dose de dictature, un zeste d’hommes politiques peu vertueux, un petit currency board et, enfin, arrosez le tout avec des recommandations du FMI.

Voici, en quelques sortes, la recette magique de la crise argentine de 2001.
Tout débute avec la dictature militaire de 1976 ; en 7 années, celle-ci laisse l’Argentine avec une dette extérieure de 45 milliards de dollars et 30 000 victimes, les “disparus”. En réalité, la plus grosse part de cette dette est une dette privée d’établissements bancaires étrangers et qui a été reprise par l’État argentin.

Le rétablissement de la démocratie intervient finalement en 1983, avec l’élection de Raúl Alfonsín, grâce à un discours social fort. Dès 1985, Alfonsín cède à la pression du pouvoir financier et change de discours en mettant en place une politique d’austérité. La situation économique du pays ne s’arrange pas, et s’aggrave même : dès la fin des années 1980, on assiste à un phénomène d’hyperinflation et, avec lui, une explosion de la pauvreté. Sur l’unique année de 1989, les prix augmentent de 3000% ; la pauvreté, elle, passe de 25 à 47%. Alfonsín démissionne avant la fin de son mandat, laissant le pays en proie à des pillages généralisés. L’élection de Menem intervient donc dans ce climat délicat. Croyant tout d’abord aux promesses de fidélité, de boom des salaires, de révolution productiviste, le peuple argentin déchantera rapidement. Dès 1991, une politique de currency board est adoptée pour enrayer l’hyperinflation. Désormais, 1 peso vaudra 1 dollar.

La privatisation massive d’entreprises nationales à des prix dérisoires se généralise sous les conseils du FMI et de la Banque Mondiale. Et la dette privée, de son côté, explose. Le choc dû à la revalorisation du dollar en 1998 ne se fit pas attendre… Le volume des exportations dégringole, le chômage grimpe. L’Argentine n’est plus compétitive par rapport à ses voisins, la valeur de sa monnaie étant bien trop élevée. En échange de prêts, le FMI impose des réductions de dépenses publiques drastiques : la suppression de la couverture sociale, du droit au chômage, des indemnités maladies. Les acquis sociaux sont réduits à peau de chagrin.

Cependant, ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir de Fernando de la Rúa que le coup de grâce est donné. Dans la lignée de son prédécesseur, et sous la pression du FMI, il poursuit le mouvement de réduction des salaires de la fonction publique et d’augmentation des impôts des ménages. En coulisse, les privatisations se sont poursuivies, privant encore davantage le pays de ses ressources. Tandis que l’économie s’embourbe, les fonctionnaires ne sont plus payés que par des reconnaissances de dettes tandis que le monde de la finance spécule allégrement sur la valeur de la monnaie nationale. Une mesure limitant les retraits bancaires provoque une panique générale, des émeutes fleurissent un peu partout dans le pays – émeutes violemment réprimées par le pouvoir-.

La situation finit par se stabiliser en 2002 avec la renonciation à la parité peso-dollar. L’Argentine prend désormais ses distances avec le FMI (à qui elle a continué de rembourser petit à petit sa dette renégociée) et prend soin de ses industries en ajustant ses tarifs douaniers.

Cette distanciation vis-à-vis de l’institution internationale n’est pas anodine, cette dernière étant largement perçue par la nouvelle classe dirigeante et la population comme étant grandement responsable de la débâcle économique qu’a connue le pays.

Lors d’un rapport, le CADTM remet pourtant en perspective ces coupes budgétaires :
“Certains analystes ont calculé que les coupes exigées à la Grèce sont 16 fois supérieures à ce qui avait été tenté en Argentine.”

 

… Rappelant celle de la Grèce actuellement

 

La crise en Argentine fait étonnamment écho à la crise actuelle qui sévit depuis 7 années en Grèce. Il suffit de comparer quelques données macroéconomiques pour mettre en lumière une situation similaire à bien des égards.

Un premier point intéressant est la montée d’une dette rapidement devenue insoutenable. En Argentine, entre 2001 et 2004, la dette passe de 54% à 127% du PIB. En Grèce, de manière analogue, la dette de 105% en 2007 – déjà élevée, mais stable depuis une dizaine d’années – enfle jusqu’à représenter 147% du PIB en 2007.

Dans ces deux situations, des débats houleux se sont catalysés pour définir si ces dettes étaient odieuses. La définition de la dette odieuse est la suivante : il s’agit d’une dette contractée par un régime, et qui sert à financer des actions contre l’intérêt des citoyens de l’État et dont les créanciers avaient connaissance.

Si dans le cas de l’Argentine, le pays ayant été sous le coup d’une dictature, la conclusion est simple et a d’ailleurs mené vers un défaut partiel de la dette, le cas de la Grèce est plus complexe. En effet, il reste à savoir si certains des créanciers étaient conscients des usages frauduleux de ces sommes prêtées.

La corruption et l’économie souterraines sont d’ailleurs des fléaux que connaissent les deux pays avant et pendant les périodes de déséquilibre subi. En 2003, l’Argentine est classée 92ème en terme de transparence démocratique par l’ONG Transparency, tandis que la Grèce est classée 71ème en 2009. Pour comparaison, la France – n’étant pourtant pas un modèle – est classée dans les 30 premiers seulement.

Dans le cas de ces deux pays, nous assistons à un recours important du travail informel pour pallier à une augmentation forte du chômage. Ce dernier est de 23% au plus fort de la crise argentine et de 27% en 2013 en Grèce. Les taux de pauvreté sont respectivement de 57% en Argentine au plus fort de la crise, et en Grèce, en 2011, de 35% avant redistribution et de 15% après redistribution.

Une autre similitude frappante est la perte de la souveraineté monétaire qui a caractérisé les deux économies lors de leur crise respective. Si cette situation est évidente dans le cas de la Grèce avec son adhésion à la zone euro en 2001, il nous faut également rappeler que l’Argentine a eu recours à la parité peso-dollar dès 1991 afin d’enrayer une hyperinflation galopante. Dans les deux cas, le recours à une politique monétaire efficace était impossible afin de prévenir ou de diminuer les effets d’une crise économique inévitable.

Face à ces contraintes, les dettes respectives de ces deux pays ont pris une dimension gargantuesque et insoutenable, devenant ainsi un caractère d’instabilité et expliquant en grande partie le recours à l’aide d’institutions internationales qui, dès lors, vont rapidement s’imposer dans la gestion économique des nations et le plus souvent appliquer une même recette à des pays, certes victimes des mêmes symptômes, mais ne possédant pas la même culture, ni la même histoire ou les mêmes ressources.

 

David Moreira, Master management des projets et des organisations

Nastasya Winckel, Master macroéconomie et politiques européennes

Eco-Gestion Conseil

 

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En savoir plus :

 

-Memoria del Saqueo, de Pino Solana (film documentaire 2004)

La crédibilité des régimes de currency board : les enseignements de l’expérience argentine, Cahier de recherche de Dupuy Michel, parus en 2000
Mythes et paradoxes de l’histoire économique, de Paul Bairoch, traduit par Anne Saint-Girons, parus en 1994
-http://www.transparency.org/cpi2014/results (site de l’ONG Transparency International, résultats de 2014)

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