ARDELAINE : Une entreprise intégrée dans la dynamique de son territoire.

Ardelaine, coopérative appartenant à l’économie sociale de par son statut, est également une structure qui s’intègre dans un environnement bien spécifique qu’elle modèle par le biais de son activité. C’est ce qu’on pourrait appeler une entreprise « située ». Cela va bien au-delà de sa simple activité économique, qui n’apparaît alors que comme un moyen de participer à une dynamique de développement plus globale de son territoire.

Smith, père du courant classique en économie et créateur de la fameuse notion de main invisible, croyait volontiers que le système économique était modelé par la somme des intérêts individuels. Ainsi, l’égoïsme de chacun permettait selon lui de mener à un projet de société collective cohérente. Après plus de 200 ans de réflexion sur le système capitaliste et ses moteurs, nous arrivons peut être à entrevoir une autre forme de construction des sociétés humaines. Si les intérêts privés mènent à l’accumulation de grandes richesses pour une certaine partie d’entre nous, ils ne convergent pas forcément vers une distribution toujours équitable et rationnelle de celles-ci. Des déséquilibres se forment souvent dans des zones géographiquement proches.  Les échelles d’analyses se sont modifiées au fil du temps. Les analyses macroéconomiques keynésiennes et les modèles microéconomiques néoclassiques ont donné des clés de compréhensions pour les sociétés modernes. Et pourtant, malgré ces modèles, nous connaissons tous les difficultés des politiques publiques d’une part, et de l’Homo Economicus d’autre part, à endiguer les phénomènes négatifs dus à la mondialisation et aux interdépendances des économies de la planète. Pourquoi un pays africain n’aurait il pas les capacités de se développer comme un pays occidental et toujours resté à la marge ? Pourquoi, au sein d’un pays comme la France, des zones un peu plus exclues comme l’Ardèche ne pourraient elle pas prétendre à devenir une zone attractive ?

A côté de la vision dominante qui dit que ce sont les grands pôles mondiaux dynamiques (dont notamment des mégalopoles comme Paris, New York, Tokyo…) qui tirent la croissance de l’ensemble d’une nation, s’est développé l’idée que chaque espace a le pouvoir de créer son propre développement. Ce développement dit endogène, peut être créé à partir d’une échelle spécifique que l’on appelle le territoire. Ce territoire n’est pas défini par une zone géographique. Il s’apparente plutôt à un espace modulable où des acteurs (dont Ardelaine sera un exemple dans cet article) essayent de résoudre des problèmes communs pour augmenter le niveau de vie globale de la zone. Ainsi, c’est au travers d’un projet pour ce territoire que l’on permet à celui-ci de se développer. Au travers de ce qu’on appelle la mise au jour des ressources spécifiques propres à chaque territoire.

Passons à notre exemple pour comprendre les logiques territoriales essentielles au développement de cet espace. Ardelaine, entreprise créée il y a plus de trente ans, en 1982, dans le petit village ardéchois de Saint Pierreville est une entreprise d’un type un peu particulier ; imaginée à l’époque dans un environnement économique extrêmement difficile (un village complètement sinistré par la déstructuration du secteur textile) dont la population était alors complètement en déclin et où les services publics désertés la zone. L’idée était de participer, au travers d’un projet collectif, à restructurer la filière de la laine localement, en intégrant d’amont en aval toutes les activités de transformation. Au-delà de ce projet, une autre volonté avait vu le jour : redonner vie au village en favorisant la création d’emploi.

A l’époque, la laine était jetée par les éleveurs de moutons étant donné le coût de celle-ci. Cette ressource, qui avait été utilisée des siècles durant dans la région, était en train d’être complètement délaissée. C’est par ce biais que la SCOP (société coopérative de production) Ardelaine vit le jour. Grâce à la remise en fonctionnement d’une ancienne filature existante à Saint Pierreville, l’activité put démarrer.

De 7 salariés au départ en 1982, l’entreprise en emploie aujourd’hui près de 45, dont plus de la moitié habitent à Saint Pierreville et près de 95 % dans les 30 kilomètres alentours. En fait, Ardelaine a petit à petit pris conscience que son dynamisme s’étendait au-delà de son activité en interne.

Sur le territoire lié à Ardelaine, la coopérative travaille avec près de 300 éleveurs sur la collecte de la laine et la tonte de celle-ci. En fait cette réussite n’a été possible que par l’activation d’un réseau d’acteur et non par l’entreprise seule. La redynamisation du village et plus largement du territoire n’a été possible que par la volonté collective. C’est de la redécouverte de la ressource laine et  de l’utilisation de celle-ci et de la mise en action des acteurs différents présents sur la zone, que cette ressource latente est devenue une ressource spécifique qui a permis  d’inverser les spirales démographiques et économiques négatives. La coordination entre les éleveurs, Ardelaine, les institutions publiques (elles ont soutenues le projet et son extension), les réseaux de l’économie sociale et solidaire (Club TISTRA, Ardèche Loisir et Patrimoine, la Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire…), les habitants de Saint Pierreville (au travers de leurs savoir-faire et de l’aide matériel qu’ils ont apporté) ont permis à l’entreprise de se développer et de recréer une attractivité à ce territoire.

L’entreprise est devenue plus qu’un acteur économique, elle catalyse et promeut les initiatives des salariés qui ont travaillé pour elle. Ceci a ainsi permis à Saint Pierreville d’attirer une maison de retraite (qui est très vite devenu le premier employeur du village)  et de maintenir plusieurs services publics (poste, école publique, gendarmerie) alors que tous disparaissait dans les villages alentours.

Ce sont donc les acteurs qui sont au centre de cet espace commun. Ils forment des réseaux, se construisent des références communes au travers des relations de proximité qui entretiennent les interactions bénéfiques à la construction de leur territoire. C’est donc là que la participation des acteurs du territoire va prendre toute son importance, au travers de ce que l’on peut appeler la gouvernance territoriale : concept qui consiste à associer les acteurs aux processus décisionnels grâce à des structures organisationnelles de coordinations des acteurs. Cette coordination mène à un but précis : créer une dynamique territoriale qui permet une meilleure gestion et une meilleure attractivité du territoire, l’action publique jouant le rôle d’intermédiaire et de liaison entre les acteurs. La gouvernance fait intervenir des réseaux d’acteurs autonomes et part du principe qu’il est possible d’agir sans s’en remettre au pouvoir de l’État. C’est le sens de l’approche territoriale. Aller au-delà de l’approche macro ou microéconomique. Comprendre des logiques plus transversales au sein de l’économie ou comment une entreprise type Ardelaine participe à produire, de par son activité économique, du lien social, une valorisation du patrimoine local, d’autres activités économiques, des réseaux d’entreprises qui s’entraident.

Le territoire est une construction collective. Elle ne peut être la somme d’intérêts individuels portée par chaque acteur de son côté. C’est donc par la structuration collective des intérêts que l’on croyait divergents au départ mais qui finalement permettent de faire avancer l’intérêt général qu’il y a émergence et formation d’activités territoriales de façon dynamique. L’avantage de l’entité territoriale est justement d’avoir une force endogène propre et de créer une attractivité et une spécificité de son espace. C’est ainsi qu’Ardelaine a survécu et s’est développé. Malgré la concurrence mondiale qui avait réussi à détruire la filière française, la coopérative ardéchoise a démontré que sa logique de proximité et de spécialisation dans la literie et le textile en laine biologique locale avait de l’avenir. En trente ans, la coopérative n’a présenté que trois bilans déficitaires. Et elle n’a eu de cesse d’augmenter son chiffre d’affaires et son nombre de salariés. Le territoire de la vallée de l’Eyrieux et Ardelaine sont donc liés de par son intégration profonde et de par la valorisation des ressources spécifiques de cet espace. Espérons que les deux mariés survivent encore pendant de nombreuses années… 

 

Rémi Donnadieu

Pour en savoir plus :

Barras, B. (2005). Moutons rebelles. Adelaine, la fibre développement local. Valence : Ed. REPAS.

Courlet, C. (2008). L’économie territoriale. Grenoble : Ed. PUG.

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